Charles NODIER _ De quelques livres excentriques 02

Publié le par I.I.R.E.F.L.

 

 


Charles NODIER

"De quelques livres excentriques"

 

Bizarre, numéro spécial

Les Hétéroclites et les Fous littéraires

Avril 1956 N° IV

 

 


II

 

 Retournons au Charenton du Parnasse ; ou plutôt, pour ne pas effaroucher nos écrivains de l'expectative d'un Panthéon injurieux, ouvrons à leurs ombres fantasques un plus gracieux élysée,

 

Cham

 

Vanvres que chérit Galatée,

 

 lieux ravissants, frais paysages, délicieux paradis des fous, dont le docteur Falret et le doc­teur Voisin tiennent la clé, du privilège héréditaire qu'ont tous les enfants d'Esculape de commander dans les jardins d'Apollon : asyle paisible et riant qui fait désirer d'être fou aussi quand on commence à le devenir, et où j'aurai peut-être quelque place à réclamer un jour en ma double qualité d'étymologiste et de bibliomane. Je le proposerais volontiers, aujourd'hui, à la foule toujours croissante de nos poètes, si l'entrée en était gratuite, mais il n'y a plus de poètes riches que les poètes sensés, et ceux-là ne sont pas même assez fous pour être poètes. Les fous de Vanvres sont de fortunés mortels qui avaient assez d'argent pour se passer de raison. Nos fous littéraires n'ont ni raison, ni assez d'argent. C'est trop de malheurs à la fois.

 

Un des fous les plus caractérisés du XVIIe siècle est un certain Bernard de Bluet d'Arbères, qui se qualifiait du sobriquet de Comte de Permission et de Chevalier des ligues des treize can­tons suisses. Je présume que le Comte de Permission usurpait, comme tant d'autres, ces hautes distinctions nobiliaires, sans permission du roi et de monseigneur le chancelier. Elles ne lui furent cependant pas plus contestées que celle de Prince des Sots à Nicolas Joubert, dit Engou­levent. En fait de titres de noblesse, les fous et les sots ont toujours joui d'une grande latitude en France. L'usage de ces immunités n'a pas même beaucoup périclité en apparence, depuis que les révolutions nous ont donné l'égalité civique. Les sots et les fous avaient pris l'habitude de passer devant de leur plein pouvoir, et je ne crois pas qu'ils l'aient perdue. La raison n'y peut rien. Il faudrait élargir Vanvres, ou réformer le monde.

 

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Bluet d'Arbères avait un grand avantage sur les fous de notre époque. Il était admira­blement naïf. Dès l'Intitulation et Recueil de toutes ses œuvres, il vous avertit « qu'il ne sçait ny lire ny escrire, et n'y a jamais apprins ».

 

Excellent Bluet d'Arbères qui se fait auteur sans savoir ni lire, ni écrire, et qui en prévient amiablement le public, comme d'une chose toute naturelle ! Homme digne de l'âge d'or et que tous les âges envieront à la première année du XVIIe siècle ! On n'y fait plus tant de façons.

 

La première pensée qui me serait venue en ouvrant le livre d'un homme qui ne sait ni lire, ni écrire, et qui l'avoue avec candeur, c'est qu'on pouvait y trouver quelques-unes des idées sensées, des révélations ingénues, des expressions pittoresques et vigoureuses que la lecture et l'écriture nous ont fait perdre. Quand on a, pour faire un volume de ses œuvres, l'immense avantage de ne savoir ni lire, ni écrire, on est presque maître dans la pensée, et j'imagine qu'il ne faut plus que vouloir pour remuer puissamment le monde. Bluet d'Arbères n'eut pas l'esprit de profiter de son ignorance. Il est presque aussi nul et aussi stupide que s'il avait passé sa vie au collège.

 

Les biographies ont étrangement négligé Bluet d'Arbères, dont les trois ou quatre volumes (et jamais on n'en a rencontré un exemplaire complet), se vendent 500 ou 600 francs, c'est-à-dire deux ou trois fois plus que l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, qui n'est pas un ouvrage plus sensé, mais qui prouve plus de talent. Ce que l'on peut conclure de son indéfinissable fatras, c'est que le Comte de Permission était né dans la dernière classe du peuple et qu'il avait commencé par être berger comme Sixte-Quint et Janseray-Duval. C'est en 1566 que le hameau d'Arbères, dans le pays de Gex, à quelques lieues de Genève, produisit à sa gloire éternelle ce grand homme sans lettres, dont les élucubrations représentent dans la bibliothèque d'un amateur, la valeur commerciale des meilleures éditions de 1a Bible, d'Homère, de Platon, de Montaigne, de Molière et de La Fontaine. Infatué, dès son enfance, de visions apocalyptiques, il passa d'abord pour inspiré parmi les pauvres pasteurs du village, en attendant que l'adolescence l'eût remis à sa place naturelle, et réduit à n'être, pour le reste de sa vie, qu'un imbécile excentrique. Le récit ingénu jusqu'au cynisme, qu'il nous a laissé des hallucinations de cet âge, donne lieu de présumer que certains gentillâtres savoyards, fort embarrassés de leur oisiveté et de leur argent, s'en firent tour à tour une espèce de fou à titre d'office, en le leurrant par le luxe des habits et par les tentations plus séduisantes encore de l'amour physique auquel il était fort enclin. Jamais homme n'eut plus belles et plus nobles amoureuses que Bluet d'Arbères, et n'en fut accueilli avec des privautés plus capables de déranger un meilleur esprit, car les femmes pren­nent volontiers un cruel plaisir à faire des avances qui ne les compromettent point. Sous ce rapport, le stupide orgueil d'un crétin procure plus de jouissances que la sensibilité et le génie, et le Comte de Permission pourrait bien avoir été plus heureux en amour que le citoyen de Genève. Au demeurant, il n'y a pas beaucoup à dire pour le choix. Se croire aimé des femmes, autant qu'elles peuvent aimer, ou l'être réellement, c'est presque la même chose.

 

Je n'ai pas eu la patience de m'informer de l'âge qu'avait Bluet d'Arbères, quand il arriva à Paris, où il avait été probablement précédé par une de ces réputations colossales qui font la fortune des niais et des fous, comme celle des savants et des gens d'esprit. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il était parvenu à sa trentre-quatrième année quand il publia son premier livre, Il avait gagné alors en bon sens trivial ce qu'il avait perdu en illusions. D'homme du monde et de héros de roman, il s'était fait flatteur et mendiant. On s'arracha Bluet d'Arbères à la ville et à la Cour. Les grands seigneurs se le disputèrent à l'envi de Savoyardes, et la honteuse prospérité de ce drôle me fait craindre pour son honneur qu'il n'ait pas été aussi fou qu'on le dit. Tous ces paquets de pages mortellement ennuyeuses étaient placés sous la protection d'un homme en place, ou d'une dame en crédit, qu'il affublait de surnoms hyperboliques et de louanges à soulever le cœur, mais tout le monde en voulait. Un génie comme le Tasse qui venait de mourir, ou comme Milton qui allait naître, n'a jamais trouvé une obole à Paris. Bluet d'Arbères, qui ne savait ni lire, ni écrire, « et qui n'y avait jamais apprins », récoltait à pleines mains. Il s'adressait à la vanité. Ce genre d'impôt est tout aussi bien entendu qu'un autre ; il exige seulement une abnégation de dignité morale et une capitulation de caractère qui répugne aux âmes réfractaires et arriérées pour lesquelles le talent est encore une mission et un sacerdoce. Je ne sais s'il n'est pas à préférer toutefois à celui que prélève chaque jour sur de pauvres libraires et de pauvres auteurs le fisc usuraire de certains journaux. C'est une ques­tion que je soumets aux honnêtes gens qui embrassent à leurs risques et périls la carrière des lettres. Ils peuvent choisir.

 

Il est assez curieux de dépouiller, avec Bluet d'Arbères lui-même, le sale budget de son ignominieux trésor. M. de Créquy lui a donné quatre écus et demi en cinq fois ; M. de Lesdi­guières, qu'il nomme Ledidière, une boîte d'or qui pesait six écus et demi ; M. le duc de Bouillon, six écus. Le prince d'Orange ne lui en donne qu'un. Un Lorambert de Flandres, qui est probablement M. d'Aremberg, lui fit cadeau d'un double ducat. Une duchesse de Flandres en fit autant. Il reçut de Jacques le Roy deux écus et une rame de papier, de Mme d'Antrague une bague de grande valeur, de M. de Beauvais-Nangy, un bas de chausse de soie, de Mme de Payenne, une aune de toile blanche pour faire des rabats, de je ne sais qui une paire de chaussettes. Le duc de Nemours, que Bluet d'Arbères appelle la fleur de ses amis, et dont la générosité méritait cet insigne honneur, alla jusqu'à douze ducats, dont le Comte de Permission se fit faire un superbe habit de frise noire ; nous savons déjà qu'il avait la manie de la repré­sentation, et il est probable que, si jeune encore, il aspirait toujours à plaire. Heureux Bluet d'Arbères, quand il eut son habit de frise noire !

 

Quoique la Cour de ce temps-là se ressentît un peu de l'avarice de Henri IV, elle se montra presque libérale pour Bluet d'Arbères. Le roi lui donna une chaîne d'or de cent écus, trois cent quarante écus en diverses fois, et cent francs de gages. C'est ce qu'on désigne, aujour­d'hui, par le nom de pension sur la cassette. Si Malherbe avait été traité avec autant de muni­ficence, il aurait occupé une chambre plus vaste et acheté une chaise de plus.

 

Un explorateur plus déterminé que moi a eu le courage de s'assurer qu'indépendamment de toutes ses dépenses personnelles qui étaient payées par la princesse de Conti, et d'une multitude de confortables douceurs qui ne lui manquèrent jamais, car il n'y avait pas jusqu'à M. de Cenamy qui ne lui fournit de temps en temps une bouteille d'huile pour sa salade, Bluet d'Arbères devait avoir récolté, de son aveu, plus de quarante mille écus, qui font une somme considérable pour cette époque. Le Cid, Cinna et Les Horaces n'ont pas tant rapporté à Corneille.

 

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Ce n'est pas que le Comte de Permission fût toujours également heureux dans ses spécu­lations industrielles. Comme il avait son genre de fierté, et cet instinct de magnificence qui le prédestinait à être grand seigneur, il s'était avisé d'accompagner la dédicace de ses livres de quelques présents de bon goût ; tributs dispendieux qu'on accepte pas d'un manant sans contracter l'obligation de les lui payer au décuple. Il avait fait cadeau à M. le duc de Lorraine « d'un beau livre qui avait la couverture d'argent et le dedans en vélin, avec force belles petites figures, avec le prophète royal David en bosse, en figure qu'il estait berger, qu'il avoit tué Goliath, en figure qu'il estait roy » ; et il en avait refusé de bonnes sommes des marchands ; le noble duc de Lorraine lui en donna six écus. Quand ce volume se présentera en vente à six cents écus, il y aura enchère. Il avait offert à M. le comte de Grollay « un cordon de chapeau de perles qui estait en broderie de quatre doigts de large ou peu s'en faut ». M. le comte de Grollay lui en donna une double pistole fausse. Il avait cédé à M. l'évêque de Noyon un beau chandelier à mettre dans une salle ; c'était probablement un lustre, et Bluet d'Arbères nous fait juger de la richesse de ce meuble précieux, en ajoutant qu'il l'avait fait faire lui-même pour sa maison (la maison de Bluet d'Arbères !) L'évêque de Noyon lui en donna cinq testons en deux fois, aumône indigne d'un prélat opulent, même à l'égard du pauvre aux mains vides, qui n'apporterait point de chandelier. Le triste métier de Bluet d'Arbères avait ses chances. Pour la gloire éternelle des lettres, les chances favorables ont prévalu.

 

Je ne sais jusqu'à quel point on peut accorder confiance à l'opinion qui fait de Bluet d'Arbères un des prototypes de la censure et qui établit sur des renseignements dont je n'ai jamais vérifié l'autorité incertaine, qu'il exerça pendant quelque temps un droit d'examen absolu sur les livres. L'idée de cette étrange sinécure d'un homme qui ne savait pas lire, aurait eu du moins son côté ingénieux. S'il existait alors une opposition politique, il était impossible de lui répondre en accordant à la licence de la presse une garantie plus bouffonne ; le pouvoir est devenu plus réservé à mesure que l'opposition devenait plus hostile. On n'est plus censeur à moins de savoir lire.

 

Il en fut du destin de Bluet d'Arbères comme de la plupart des belles choses de ce monde ; il s'éteignit avant l'âge de quarante ans, à la manière des simples mortels, sans laisser d'autre héritage qu'une obligation en bonne forme, par laquelle un de ces petits Jans pill'hommes dont il est question dans Rabelais, s'engage à lui faire faire un habit neuf. Il ne résulte pas des recherches que nous avons faites à son égard, que cet honnête seigneur ait payé son cercueil. J'aime à penser que DUBOIS, GAILLARD, BRACQUEMART et NEUF-GERMAIN portèrent les quatre coins du poêle funèbre. C'étaient des fous de même force, et dont je me proposais de vous entretenir aujourd'hui, si la difficile biographie de Bluet d'Arbères n'avait pas usé mon encre et lassé mon courage. Je puis vous attester que M. Michaud, qui a oublié son article, n'en a point donné de plus complet.

 

Un seul mot sur Gaillard, qui avait été valet de pied, et qui était devenu cocher, mais qui ne manquait pas de littérature. Il avait repris l'artifice commode et lucratif de Bluet d'Arbères, avec plus de tact et d'esprit, et ses lettres adulatrices aux belles dames de son temps sont assez passables pour des lettres de cocher et de valet de pied. Une chose qui le distingue des fous parasites, ses contemporains et ses émules, c'est son profond dédain pour la vénalité des muses. Quand il s'agit d'indépendance littéraire, ce palefrenier musqué, qui vivait de flatter, ne fait grâce à personne :

 

 

Corneille est excellent, mais il vend ses ouvrages.

Rotrou fait bien les vers, mais est poète à gages.

 

 

Les poésies de Gaillard parurent en 1634, et bienheureux qui les a, car on ne les trouve guère. Il s'en fallait d'un an que le grand Corneille n'eût fait pressentir son génie dans Médée, par quelques éclairs sublimes. J'ai cité ce passage, parce qu'il est le premier peut-être où la littérature qui courait alors ait fait mention de Corneille, et puis parce qu'il n'est pas inutile de faire voir dans l'occasion comment les grands hommes qui débutent sont traités par les laquais.

 

Cette galerie de fous, je le répète, serait amusante à parcourir si on en avait le temps ; mais nous sommes trop préoccupés aujourd'hui par des folies sérieuses, qui sont la honte de l'humanité quand elles n'en sont pas l'effroi, pour accorder une attention soutenue à des aberrations sans conséquence et sans danger qui n'appellent que le rire de la pitié. Loin d'augmenter mon catalogue à peine ouvert, j'en retrancherai, au contraire, un article avant de clore celui-ci.

 

Dans ses estimations cavalières de tout ce que la littérature française avait produit jusqu'à lui, Voltaire a rangé Cyrano de Bergerac au nombre des fous, avec cette autorité magistrale qui s'attachait à toutes ses paroles et dont l'influence a été si féconde en résultats. « Il mourut fou, dit-il, et il était déjà fou quand il fit le Voyage de la Lune.» Voltaire était certainement fort compétent sur cette question, car il avait pris Micromégas dans le Voyage de la Lune, où Fontenelle avait pris les Mondes, et le bon doyen Swift, les Voyages de Gulliver. C'était là une excellente raison, dans la tactique de Voltaire, pour imprimer au livret de Cyrano un cachet ineffaçable de ridicule et de mépris, et tout le monde sait qu'il s'était armé de la même précaution contre le César et l'Othello anglais, qui lui avaient fourni son César et sa Zaïre. Shakespeare a survécu, à ce qu'on assure, et Cyrano est bien mort. Il n'y a même pas grand mal, car Micromégas vaut mieux, à cela près qu'il n'est ni aussi savant, ni aussi original. Le passage sur Cyrano est curieux, parce qu'il marque à peu près la limite où se sont arrêtées les investigations de Voltaire dans la littérature antérieure. On pourrait assurer qu'il n'y connaissait rien de plus, si ce n'est Rabelais qu'il a toujours traité avec un profond dédain, et dont quelques reliefs éblouissants brillent çà et là dans Candide.

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Boileau avait mieux jugé Cyrano de Bergerac, qu'il ne regarde pas comme un fou, mais dont il caractérise la burlesque audace, avec sa netteté ordinaire de tact et d'expressions. C'est la juste définition, ou, comme on disait autrefois, le véritable blazon littéraire de ce jeune poète, qui mourut à trente-cinq ans des suites de ses blessures, au jour et presque à l'heure où la langue française allait se fixer, dans la poésie, sous la plume de Corneille, et sous celle de Pascal dans la prose. Bergerac était jusqu'alors un des hommes, et l'homme peut-être qui en avait le mieux remué les éléments, varié les formes et assoupli les difficultés. Ce qu'on peut lui reprocher sans lui faire tort, c'est un luxe intolérable d'imagination, un abus fastidieux de l'esprit, un mélange hybride et pénible de pédantisme et de mauvais ton, qui accuse une édu­cation inachevée. Accordez-lui le goût que lui auraient accordé l'âge et la réflexion, et Bergerac, vieilli de quinze ans, sera un des écrivains les plus remarquables de son siècle. Tenez-lui compte au moins de ce qu'il a fait. Serait-ce un homme si méprisable que celui qui a donné le Gilles à la farce dans Pasquier, le Scapin à la comédie dans Corbinelli, le paysan dans Mathieu Gareau, des scènes charmantes à Molière, des types à La Fontaine, et quelquefois, dans de belles scènes d'Agrippine, un digne rival à Corneille ? Vous savez déjà ce que lui doivent Fontenelle, Swift et Voltaire. Quant à ce livre qu'il écrivit quand il était déjà fou, ne vous étonnerait-on pas un peu en vous disant qu'on y trouve plus de vues profondes, plus de prévisions ingé­nieuses, plus de conquêtes anticipées sur une science dont Descartes débrouillait à peine les éléments confus, que dans un gros volume de Voltaire, écrit sous la dictée de la marquise du Châtelet ? Cyrano a fait de son génie l'usage qu'en font les étourdis, mais il n'y a rien là qui ressemble à un fou.

 

 

 

Charles NODIER, Novembre 1835

 




 

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