Charles NODIER _ De quelques livres excentriques 01

Publié le par I.I.R.E.F.L.

 

 

Charles NODIER

"De quelques livres excentriques"

 

Bizarre, numéro spécial

Les Hétéroclites et les Fous littéraires

Avril 1956 N° IV

 

nodier

Le panthéon charivarique : Charles Nodier

 

 

J'entends ici par un livre excentrique un livre qui est fait hors de toutes les règles communes de la composition et du style, et dont il est impossible ou très difficile de deviner le but, quand il est arrivé par hasard que l'auteur eût un but en l'écrivant. Ce serait très mal juger Apulée, Rabelais, Sterne, et quelques autres, que d'appeler leurs ouvrages des livres excentriques. Dans les brillantes débauches de leur imagination, la raison n'est point un guide éclairé qui les précède ou qui les accompagne, mais c'est une esclave soumise qui les suit en souriant. Le Moyen de Parvenir, si mal à propos attribué à Béroalde de Verville, n'est pas lui-même un livre excentrique. C'est une facétieuse image des saturnales de l'esprit débarrassé de toute contrainte et livré sans lisière à la fougue de ses caprices. Il faut sans doute avoir pris en grand dédain la fausse sagesse des hommes pour s'en jouer avec cette audace, mais il faut connaître ses ressources et posséder ses secrets. Si on pénétrait bien avant dans le mystère de ce travail, on y trouverait peut-être plus d'amertume et de dégoût que de cynisme et de folie.

 

Les livres excentriques, dont je parlerai fort superficiellement dans ces pages, dont le cadre est extrêmement circonscrit, ce sont les livres qui ont été composés par des fous, du droit commun qu'ont tous les hommes d'écrire et d'imprimer ; et il n'y a pas de génération littéraire qui n'offre quelques exemples. Leur collection formerait une bibliothèque Spéciale assez étendue que je ne recommande à personne, mais qui me paraît susceptible de fournir un chapitre amu­sant et curieux à l'histoire critique des productions de l'esprit. Je me contenterai, suivant mon usage, d'effleurer cette matière, pour la signaler à des études plus libres, plus laborieuses, et plus étendues que les miennes. Mes savants amis, Brunet et Peignot, pourraient y trouver le texte d'un ouvrage très piquant, qui prendrait une place essentielle et vide encore dans les annales de l'intelligence humaine.

 

Il y aurait même moyen de lui donner un aspect satirique en faisant rentrer dans cette catégorie toutes les extravagances publiées avec une bonne foi naïve et sérieuse par les innom­brables visionnaires en matière religieuse, scientifique ou politique, dont nos siècles de lumière ont foisonné depuis Cardan jusqu'à Svedenborg, et depuis Svedenborg jusqu'à tel écrivain vivant, dont je laisse le nom en blanc pour ne point faire de jaloux ; mais cette base serait trop large, et le bibliographe risquerait de s'égarer en la mesurant. Le plus sûr est de l'enfermer dans un petit tour de compas qui n'excédera pas de beaucoup l'enceinte géographique de la Salpêtrière ou de Charenton. Nous y logerons les plus pressés, en attendant que le bon sens des nations ait fait justice des autres.

 

La liste des fous, ainsi restreinte aux fous bien avérés qui n'ont pas eu la gloire de faire secte, ne sera jamais fort longue, parce que la plupart des fous conservent assez de raison pour ne pas écrire. Elle n'effraiera pas les honnêtes gens qui font leurs délices de la gracieuse et frivole science des livres. Je leur taillerais une tout autre besogne en leur proposant de m'occu­per de la Bibliographie des sots. Cela, c'est la mer à boire.

 

L'histoire littéraire des anciens n'enrichirait pas beaucoup la nomenclature des fous qui ont écrit, puisque nous n'y admettons ni les poètes, ni les philosophes. La folie même était de leur temps une maladie rare ou peu connue, à moins qu'elle ne soit sauvée alors de la décon­sidération où elle est tombée aujourd'hui, sous quelque sobriquet honorable. On enverrait maintenant Diogène aux petites maisons ; et les Abdéritains, plus sages qu'Hippocrate, faillirent y envoyer Démocrite. C'est une chose admirable que d'être né à propos.

 

Il y avait d'ailleurs dans l'antiquité une puissance éminemment sociale qui maintenait de siècle en siècle dans un constant équilibre l'intelligence des peuples, et qui affranchissait chaque génération nouvelle des aberrations les plus grossières de la génération passée. L'absurde n'avait qu'un temps. Cette puissance, tombée en désuétude, palladium gothique des polices humaines, s'appelait le sens commun. Il résultait de là que la folie ne vivait que l'âge d'un fou et qu'elle ne s'étendait point aux âges suivants comme une contagion triomphante, car la presse n'était pas inventée. Aux jours où nous vivons, le livre remplace l'homme, et s'il fait vibrer par hasard une corde irritable de l'imagination ou du cœur, il devient thaumaturge et sectaire comme le fou qui l'a écrit.

 

Depuis Gutenberg et les siens, l'astrologie judiciaire a régné deux siècles, l'alchimie deux siècles, la philosophie voltairienne un siècle, et je ne répondrais pas qu'elle fût morte. Il n'yen aurait pas eu pour vingt-cinq ans à Rome. Il n'yen aurait pas eu pour cinq ans du temps de Cicéron, où un livre insensé n'aurait trouvé ni copistes, ni acquéreurs.

 

La publicité ne mettait en circulation chez les anciens que des ouvrages soumis à une censure préalable, car la pensée était soumise à une censure inflexible dans leurs Républiques modèles, et j'ai déjà nommé le tyran qui l'exerçait avec une autorité souveraine. C'était le sens commun, la bonne foi, la conscience, la raison unanime du peuple. Chez les modernes, la publicité verse dans la circulation immense des livres, sans examen et sans choix, tout ce qu'il y a de mauvais et de dangereux, tout ce qu'il y a d'inepte et de ridicule, tout ce qui peut servir à éclairer les hommes sur leurs intérêts moraux ou à les perdre irréparablement jusqu'à la consommation des âges.

 

C'est grâce à un tel état de choses que la folie et les fous peuvent avoir quelques intérêts à démêler avec l'érudition bibliographique et la littérature. On ne se serait pas avisé de ce phénomène du temps d'Aristote, d'Horace et de Quintillien.


Fou 03

 

Un des plus grands fous, dont les quatre siècles de l'imprimerie me rappellent le souvenir, s'appelait François Colonna ou Columna (1). C'était un religieux dominicain de Trévise ou de Padoue, qui avait perdu la tête de deux passions à la fois, et il n'en faut que moitié pour troubler un meilleur cerveau. La première était celle que lui avait inspirée l'étude de l'anti­quité et de ses monuments ; nous vivons heureusement à une époque où elle obtiendrait quelque indulgence. La seconde, qui en mérite davantage à mon avis, même dans un domi­nicain, c'était l'amour. Une Ippolita ou Polita qu'il a nommée Polia par respect pour le grec, et dont le baptême scientifique a donné lieu à d'étranges conjectures, acheva de lui déranger l'esprit, et comme il était écrit que rien ne manquerait à sa destinée de tout ce qui peut compléter l'individualité caractéristique d'un fou, sa maîtresse était aussi folle que lui, c'est-à-dire savante à lier, ce qui a fait croire, par parenthèse, aux amateurs d'allégories que cette Polia n'était autre chose que l'antiquité elle-même.

 

L'amant de Polia prend soin de raconter avec toute la naïveté dont il pouvait être capable dans un style inouï qui aurait déconcerté la pénétration d'Œdipe, que sa première intention avait été d'écrire en langue naturelle et intelligible, et je voudrais bien savoir ce que serait la langue naturelle de frère François Columna ! mais qu'il fût détourné de ce projet par les prières de sa bien-aimée qui l'avait engagé à couvrir leurs amours d'un voile impénétrable au vulgaire. Ils y ont tous les deux merveilleusement réussi, car l'Hypnerotomachia Poliphili (c'est le titre du livre) est resté lettres closes pour le grand Vossius comme pour nous. C'est, quant au langage, une macaronée polyglotte de mots hébreux, chaldéens, syriaques, latins et grecs, brodés sur un canevas d'italien corrompu, relevé d'archaïsmes oubliés et d'idiotismes patois qui ont mis en défaut jusqu'à l'imperturbable perspicacité de Tiraboschi. Sous ce rapport, François Columna pourrait bien être l'inventeur de l'hybride et du pédantesque, et telle qu'elle est, cette monstrueuse Babel d'une imagination en délire contient d'inappréciables trésors pour les philologues qui sauront la lire avec soin, en faisant abstraction du fond inextricable de la pensée pour ne s'attacher qu'aux formes extérieures de la parole. Je ne dis rien de ses admi­rables gravures monumentales et architecturales qui la recommandent bien autrement à l'atten­tion et presque au culte des artistes.

 

Il est évident d'après cela que notre fou était au moins très érudit dans les lettres et dans les arts, et Félibien n'hésite pas à avancer qu'il a laissé fort loin derrière lui la grandeur et la magnificence de Vitruve. Il était passé maître aussi en archéologie, et à tel point que ses épitaphes et ses inscriptions fantastiques ont trompé jusqu'au bon sens des plus sages antiquaires, ce que j'ai pour ma part quelque difficulté à concevoir, car son latin classique ne vaut pas mieux que son italien. Ils n'appartiennent en propre à aucune langue. 

 

Guillaume Postel n'était pas amoureux, ou s'il fut amoureux de sa mère Jeanne, il était encore plus fou qu'on ne pense, mais il eût, comme frère François, l'avantage d'être fou dans tous les idiomes savants de la terre. Celui-là était prodigieusement versé dans l'étude de toutes les choses qu'il est presque bon de savoir, et d'une multitude d'autres qu'il aurait été fort heureux d'ignorer. Bien qu'il n'eût tenu qu'à lui de se composer, comme Columna, un langage intraduisible de tous ceux qu'il avait explorés dans sa laborieuse vie, on ne voit pas qu'il se soit piqué nulle part de déconcerter l'intelligence de son lecteur par cette fusion baroque d'éléments discordants, et on doit même dire à sa louange que sa phrase serait assez nette, si ses idées l'étaient jamais. Deux préoccupations qui n'ont cessé de le dominer, et qui font pour ainsi dire l'âme de ses livres les plus célèbres, enlèvent ce prodigieux esprit à la culture des lettres utiles : la première était la monarchie universelle sous le sceptre d'un roi français, rêve ambitieux d'un patriotisme extravagant, que nous avons vu cependant tout près de se réaliser; le second était l'achèvement de la Rédemption imparfaite, par l'incarnation de Jésus-Christ dans la femme, et à la mysticité près, nous savons que cette chimère n'est pas entièrement abandonnée de nos jours. Au XIXème siècle, Postel aurait certainement tenu quelque place éminente dans les conseils secrets de l'empire et dans le conclave de Ménilmontant, « ce qui n'empêche pas qu'il y eût en lui un fou fanaticque, un fou fantasticque, un fou hyperbolicque, un fou proprement, totalement et compétentement fou », comme parle Rabelais, et ce qui prouve peut-être qu'il y en avait deux.

 

La chimère incroyable de la Nouvelle Rédemption, par l'intermédiaire d'une vieille bigote vénitienne, que Postel appelle la Mère Jeanne, est le sujet de trois de ses ouvrages, les Très merveilleuses victoires des femmes du Nouveau-Monde, Paris, 1553, in-16 ; le Prime nove de Altro Mondo, Venise, 1555, in-8°, et Il Libro della divine ordinatione, Padoue, 1555, même format. Ces deux derniers, dont je ne pense pas qu'il existe un autre exemplaire et qui avaient été estimés trois cents francs par le libraire Martin dans le catalogue de Boze, il y a quatre-­vingt-deux ans, ont été vendus en un seul et mince volume au prix énorme de neuf cents francs, chez Gaignat, et offerts pour cinq cents, chez Mac-Carthy. Ils ont passé de là, dans mes mains, et je n'ai prétendu tirer de ces particularités bibliographiques qu'une induction de peu de valeur : c'est qu'aussitôt que la scribomanie a suscité un fou pour écrire de pareilles inepties, la bibliomanie ne manque jamais d'en susciter un autre pour les acheter.  

 

J'espère qu'on ne me saura pas mauvais gré de franchir un siècle pour passer de Guil­laume Postel à Simon Morin ; c'est un petit passe-droit que je fais subir à la chronologie au bénéfice de la logique, s'il peut toutefois être question de logique dans la bibliographie des fous. Simon Morin, dont les Pensées parurent en 1647, avait, en effet, quelque parenté avec Postel dans le genre de ses visions, mais il ne peut lui être comparé en aucune manière sous le rapport du savoir. C'était un pauvre diable qui avait commencé par le métier d'écrivain public et fini par celui de tavernier, avant de s'aviser qu'il pourrait bien être Dieu le fils. Une fois qu'il eût acquis cette conviction, il chercha naïvement à la communiquer aux autres, mais la Cour et le clergé refusèrent de le prendre au mot, et le Châtelet, qui n'entendait pas raillerie sur ces matières, l'envoya brûler en Grève avec son livre, pendant qu'on fouettait autour du bûcher quelques-unes des femmes libres du temps. Cette malheureuse victime de l'intolérance religieuse, et une des dernières qu'elle ait immolées, était née dans un mauvais siècle. Du nôtre, Simon Morin, plus modéré dans ses prétentions, se serait contenté du ponti­ficat suprême. Il aurait fondé une nouvelle église catholique en face de l'ancienne et on n'en parlerait plus.

 

Il faut maintenant que je rétrograde jusqu'au règne de Henri IV pour désigner, en passant, la Quintessence du quart de rien et la Sextessence diallactique du sieur de Mons, auxquelles les amateurs attachent un prix assez élevé, quoiqu'ils ne sachent pas où les mettre. La plupart des bibliographes ont, en effet, rangé ces bouquins polymorphes dans l'Histoire de France, l'abbé Langlet-Dufresnoy les rapporte à la théologie mystique, et M. Brunet les restitue à la poésie. C'est que le sieur de Mons était un fou très complexe et que la variété de ses lubies l'avait mis en fonds d'extravagance pour tout le monde. Je ne serais pas étonné qu'il fût réclamé aussi par les alchimistes, et s'il avait vécu au IXème siècle, il ne lui manquerait rien, car il était doué d'une merveilleuse propension à se teindre de toutes les aberrations et de tous les non-sens qui se trouvaient en circulation de son vivant. Ce n'était pas un monomane, tant s'en faut, mais un maniaque à facettes, continuellement prédisposé à répéter toutes les sottises qu'il voyait faire et toutes celles qu'il entendait dire, un rêveur caméléon qui jouissait de la plupart des prétendues propriétés de son type, mais qui ne réfléchissait que la folie ! La Quintessence et la Sextessence diallactique de de Mons sont très réellement la quintessence et la sextessence de l'absurde. Aussi ont-elles figuré longtemps parmi les livres précieux et chers quand l'absurde ne courait pas les rues. Aujourd'hui, je comprendrais facilement qu'elles perdissent un peu du mérite exceptionnel sur lequel leur bizarre fortune s'était fondée. La concurrence s'est beaucoup augmentée dans nos jours de perfectionnement : elle a mis l'absurde au rabais.

 

J'aurais été indigne d'embrasser le plan même de ces chapitres éphémères, causeries sans conséquence que l'on abandonne où l'on veut, si je n'y avais vu de place que pour les quatre fous seigneuriaux dont il est question dans celui-ci, François Columna, Postel, Simon Morin et de Mons. Quoique j'aie promis de me borner, et que j'en sente la nécessité dans une matière si étendue, quoique j'aie laissé de côté bien des noms plus obscurs encore, et dont la célébrité d'un moment n'a légué de souvenirs qu'à une demi-douzaine d'adeptes qui ont pris la ferme résolution de ne rien oublier, je ne peux me refuser à prolonger cette liste baroque jusqu'à une époque un peu plus rapprochée de celle où j'écris. Ce serait faire tort aux deux premiers siècles de l'imprimerie que d'enclore dans leur courte durée l'éternelle dynastie des fous littéraires, si vivante et si florissante dans les deux siècles qui les ont suivis ; et je manquerais précisément en cela le principal objet de ma revue, qui est tout à la gloire des progrès de la déraison, du radotage et du mensonge, sous la souveraine influence de la typographie. Je reviendrai donc dans un article prochain à cette prodigieuse maladie livresque pour laquelle les médecins philo­sophes n'ont pas encore inventé de nom, et ce n'est pas, comme on sait, la difficulté d'en faire un qui les embarrasse. Je dois seulement répéter qu'il ne sera pas question ici des folies flagrantes de la saison qui court. Mon caractère connu m'a rendu étranger à toute espèce d'hostilité, et je me ferais grandement scrupule de porter obstacle aux développements de la vocation la plus saugrenue que l'on puisse imaginer. Il faut réserver cette amusante sollicitude aux gens raison­nables de la génération à venir, si l'avenir a des générations, et s'il y a des gens raisonnables.

 

Depuis que j'ai eu le malheur de me faire des ennemis irréconciliables de deux ou trois grands hommes que j'ai portés jusqu'aux nues, mais que je n'ai pas eu la force d'y soutenir et qui estiment, par conséquent, que je ne les ai pas assez loués, j'ai juré, d'ailleurs, de la manière la plus solennelle, de ne plus parler des contemporains. Les fous peuvent être tranquilles. 

 

(1) Charles Nodier a intitulé l'une de ses nouvelles: Franciscus Columna. Celle-ci, la dernière qu'il ait écrite, parue pour la première fois dans le "Bulletin de l'Ami des Arts" en 1844, retrace la vie de l'auteur de l'Hypnerotomachia. On pourra s'y reporter utilement. (N.D.L.R.)

 

 (à suivre)

 

Charles NODIER


 

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