Jean-Pierre BRISSET _ La Force motivante : l'Étymologie 02

Publié le par I.I.R.E.F.L.

 

 

Walter REDFERN

Professeur émérite. Université de Reading. Angleterre

 

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Lecercle mobilise le soutien de Gilles Deleuze et Félix Guattari, pour qui, dans leurs Mille Plateaux, ‘l’exception est la règle’ (p.57). Pour eux, la langue est ‘un agrégat mouvant de dialectes, un conglomérat de paroles’ (ibid.). Quand ils prétendent que la langue n’est pas universelle mais singulière, Deleuze et Guattari ne veulent pas dire ‘un sujet individuel, mais un agencement collectif’ (p.58). Ils imaginent une lutte pour le pouvoir entre les dialectes majoritaire et minoritaire (p.59). Il est bien connu que leur propre style est ‘fleuri et proliférant : rhizomatique plutôt qu’architectural’ (ibid.) Il est bien évident que Lecercle partage la croyance de Deleuze que les mots portent en eux un récit d’amour et de sexe.20 Sa propre croyance optimiste c’est que ‘le délire a toujours un aspect grammatical, la grammaire toujours un aspect délirant’ (p.65). De plus, le langage n’est pas un déversoir de sens; au contraire il tire le sens (par les cheveux) de lui-même ou d’ailleurs. ‘Ce qui était au départ une forme inhabituelle de raccordement routier devient une bretelle d’autoroute’ (p.66) est la métaphore pittoresque qu’a trouvée Lecercle pour caractériser la pagaille linguistique. Il conclut que la langue sans reste est inconcevable, tout comme, on s’en doute, la société sans classes. Il sait parler équitablement de Jean Paulhan qui est plus travaillé que lui par le délire du langage :

 

Paulhan hésite entre d’une part une reconnaissance du reste comme cet Autre de langage dont la littérature tire sa spécificité (dans ‘langage grossi’, nous percevons le reste émergeant de sa prudente retraite), auquel cas l’étymologie, dans la mesure où elle est joueuse et fictive, est une pratique parfaitement légitime, et d’autre part un rejet d’une étymologie qui fait sa place au reste, comme entrave à la maîtrise de sa langue par un sujet’ (p.194).

 

Bref, Paulhan reconnaissait, mais craignait en même temps, les possibilités follement débordantes du langage, sa fuite devant notre emprise. Comme l’a suggéré Zumthor, où que le langage s’aventure, il provient de sources multiples. ‘Contrairement aux êtres vivants, les mots sont souvent le produit de plusieurs matrices’.21

 

‘Quoiqu’un tabou linguistique majeur’, rappelle Lecercle aux puristes, ‘soit ‘ne touche pas aux mots, car ils ne t’appartiennent pas’ […], dans la vie quotidienne nous déformons les mots faute de les avoir bien entendus, lus, prononcés’. Dans un envoi joliment ludique, il ajoute : ‘parfois, nous les ravalons’. (p.76). Toute l’histoire de la rémotivation figure un désir d’une distorsion délibérée qui s’appuie sur une pratique de tous les jours: l’acte de redessiner les cartes linguistiques, ou du moins quelques hameaux qui s’y trouvent. C’est un fouillis générateur, un métissage réussi. Brisset incorpore des ‘preuves’ de n’importe où afin de consolider ses fables.

 

En réécrivant l’histoire du genre humain, Brisset adapte la fureur étymologisante à son calembourrage invétéré. Il n’était pas seul. Dans son coin, Queneau a un jour défini le calembour comme ‘la réflexion philologique première’, ce qui fait de façon intéressante le phénomène soi-disant frivole (le calembour) préexister au phénomène supposé grave (la philologie).22 Bien des autres se sont aperçus de l’affinité entre les pseudo-étymologies et la paronomase, et, bien entendu, l’à-peu-près ou paronyme se trouve à l’aise dans le pseudo: concept changeant ou fuyant qui relie ce qui est ‘faux’ et ce qui est ‘ressemblant’. Comme le démontrent amplement Les Caves du Vatican de Gide, la plupart des hommes ne sauraient vivre avec le gratuit: nous recherchons partout la motivation.

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‘Quoi de plus divertissant et de plus instructif, tout ensemble, qu’un beau calembour étymologique?’ Ainsi parle Victor Bérard, traducteur de L’Odyssée d’Homère.23 Pour piger le jeu de mots étymologique, il faut avoir un pied (ou plutôt une oreille et un oeil) fixé sur une époque, et le deuxiéme dans une autre: la position à cheval, ou bien le strabisme, bien connus du calembour :

When you are describing

A shape, or sound, or tint,

Don’t state the matter plainly,

But put it in a hint;

And learn to look at all things

With a sort of mental squint.24

 

(Quand vous décrivez/Une forme, un son, une teinte,/

Ne le dites pas tout crûment,/ Il suffit d’un demi-mot ;/ Et apprenez à tout regarder/En louchant mentalement).

 

Lewis Carroll décrit là une pratique séculaire. Dans la mythologie grecque, Deucalion et Pyrrha créèrent les hommes et les femmes en jetant des cailloux par-dessus leurs épaules. Le mot grec pour la pierre, laas, ressemble à celui pour les gens, laos. ‘D’idées pareillement triviales naissent quelquefois des mythes’.25 Pour Valéry, ‘Une consonance, parfois, fait un mythe. De grands dieux naquirent d’un calembour, qui est une espèce d’adultère’, ce qui met le doigt sur la tendance du calembour à enfreindre les règles.26 Les calembours offrent d’illégitimes mais de tentants fondements pour la nouvelleté. Les étymologistes d’un certain acabit, comme les calembouristes, ont été depuis toujours les plus licencieux des manipulateurs verbaux. Yvon Belaval accouple Paulhan et Queneau, et aurait pu créer un ménage à trois affectueux en y ajoutant Brisset, en disant ; ‘Si l’étymologie, comme le veut J. Paulhan, est de l’ordre du calembour, on voit que, réciproquement, le calembour est de l’étymologie à l’état naissant’.27 Cette pratique peut être purement blagueuse, comme le pays d’Alfred Jarry, ‘appelé Germanie, ainsi nommée parce que les habitants de ce pays sont tous cousins germains’,28 Ou plus sobre : ‘L’étymologiste doit réunir des mots que le hasard de l’histoire a écartés: par exemple, voler — planer, ou dérober’.29 Une réunification semblable est également le but du calembouriste : ‘Libre des contraintes de la méthode scientifique, l’étymologie d’amateur s’ouvre vers un domaine tellement vaste de la spéculation imaginative sur le sens des mots que bien peu de poètes majeurs peuvent la négliger entièrement. Elle se prête à des interprétations personnelles, originales et satisfaisantes là où l’étymologie scientifique ne ferait que réfrigérer et stériliser.30

 

Jakobson ne dit rien d’étonnant à tout lecteur un tantinet éveillé de la poésie en maintenant que ‘l’étymologie joue toujours un grand rôle en poésie’.31 Francis Ponge défend ainsi ses dérivations apparemment loufoques (p.e. quand il approche voir de voyager) : ‘N’arrive-t-il pas que deux plantes aux racines fort distinctes confondent parfois leurs feuillages?’32 C’est de l’étymologie spéculative, ou poétique, — ce qui est en effet une tautologie, vu qu’une grande partie de l’étymologie est conjecture,  voeu pieux, ou licence poétique.33 Heidegger y est enclin. Barthes s’en vante, bien qu’il affecte l’auteur d’une telle pratique à la troisième personne : ‘Dans l’étymologie, ce n’est pas la vérité ou l’origine du mot qui lui plaît, c’est plutôt l’effet de surimpression qu’elle autorise ; le mot est vu comme un palimpseste, il me semble alors que j’ai des idées à même la langue’.34 Anthony Burgess exploite la même métaphore pour caractériser le style (les styles?) de James Joyce : ‘L’amoncellement des connotations supplémentaires est essentiel à la technique palimpsestueuse — ou palincestueuse’.35 Amoncellement, pelotonnement mutual : les étymologistes de cette race racontent des histoires (fabulent/mentent) à propos du langage. Comme si la créativité étymologique à l’intérieur d’une seule langue n’était pas suffisante, les chefs de file médiévaux de cet art devancèrent Joyce en concoctant des dérivations macaroniques, à force de métisser tout gaiement plusieurs langues. Les jeux, cela va sans dire mais il faut le réitérer, sont sérieux. La tradition ancienne du mélange d’omen, nomen et numen révèle à la fois une soif inextinguible de jouer avec et entre les mots, et un respect convenable pour le mystère ineffable de ce qui est au-delà des mots.36

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Etymologie, archéologie, nostalgie, régression, psychanalyse, rhabdomancie sont, entre autres, des moyens variés de retourner aux sources ou de les découvrir. L’étymologiste recherche l’autorité, qui (hélas ou hourra) a toujours des bases branlantes; d’ailleurs tous les auteurs, comme leur nom l’indique, jouissent eux-mêmes de l’autorité (auctor/auctoritas). Au-dessus de ceux-ci, le langage est sa propre autorité : il forme un cercle enchanté ou vicieux. Brisset s’intéresse autant aux sous-produits, les bâtards qu’à la généalogie en ligne directe. Il partage le désir insatiable de l’étymologiste populaire pour la ressemblance et la symétrie ; il veut tout expliquer par la composition des mots. Ainsi, le verbe latin ire expliquerait tous les infinitifs et toutes les terminaisons des temps grammaticaux dans les langues romanes ; Brisset doit déformer les données tant soit peu afin de prouver ce qu’il a avancé (GL(2), pp.94-5). Une langue semblable, universalisée, homomorphique, serait du panglossisme linguistique. La motivation, l’intuition d’un rapport intrinsèque entre le son et le sens, que ce soit dans l’étymologie populaire, les lapsus, les idiotismes, les malapropismes ou n’importe quelle région linguistique de ‘contamination’, fournissent un coquetèle grisant qui contribue à la gaieté des nations ou des individus.

Des historiens antialcooliques de la pratique étymologisante, tels que Malkiel, laissent entrer dans leurs histoires à contre-coeur les Brisset, ‘dont les découvertes ou les molécules d’idées […] se prêtent à une récupération prudente’.37 D’autres philologues se montrent plus cinglants. Voyons Philip Howard qui parle de ‘la mise en ordre insensée, comme dans les mots croisés, pratiquée par les étymologistes populaires’.38 Ce qu’il attaque c’est le goût des solutions unitaires, comme dans ce texte d’examen universitaire, réaction d’une jeune évangéliste à l’existentialisme : ‘Il est clair que l’existence de Dieu expliquerait toute l’absurdité de ce monde’. Les sceptiques tels que Philip Howard voient bien entendu l’étymologie d’amateur, comme beaucoup voient le calembour, comme l’équivalent des tours de mains des escamoteurs, dans lesquels la rapidité de la main (ou ici de l’esprit) trompe l’oeil.

Comme l’indique Todorov, Platon dans son Cratyle avait raison de proposer diverses étymologies pour un seul mot, car c’est un moyen de tenir compte des associations, des niveaux ou des contextes différents. Platon ne manquait pas de sérieux ; il était sérieux, ludiquement : jocosérieux. Todorov, dont l’esprit est plus agile et plus ouvert que celui de beaucup de linguistes, substitue utilement le mot moins tendancieux d’ ‘affinité’ à celui d’ ‘étymologie populaire’, puisqu’il permet des applications raffinées aussi bien que peu instruites. Pensons aux ‘affinités électives’ de Goethe. Tant de mots sont en vérité des ‘cousins à la mode de Bretagne’ (ceux à la mode du Sud américain s’embrassent volontiers); ils vivent en toute intimité à bout de bras. Les mots se jodlent en effet les uns aux autres par-dessus les abîmes sémantiques. Todorov termine son apologie de l’étymologie populaire (bien qu’il dise qu’il ‘n’y a pass lieu de conclure’) par cette perspective historique: ‘Il faut sortir de l’oubli et du mépris tous ces raisonnements étymologiques, de Yaska [érudit sanscrit du cinquième siècle avant J.-C.] à Brisset, en passant par Varron et Court de Gébelin’.39 Queneau, judicieux mais compréhensif, résume succinctement toute cette tradition de la pensée linguistique buissonnière: ‘Il y a peu de fautes stériles’.40

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Mon dada, celui de l’à-peu-près de toutes choses, se fie surtout à l’affinité et à l’analogie. Les étymologistes amateurs se précipitent là où hésitent les professionnels. Ils réagissent ainsi contre ‘l’arbitraire du signe’. ‘L’étymologie populaire’ dit Lecercle, ‘témoigne d’une attitude créatrice vis-à-vis de la langue, qui analyse les mots et les syntagmes, attribue aux sons un sens symbolique, et plus généralement nous aide à habiter notre langue’ (p.81). En vérité, nous voulons rendre cette langue plus accueillante, plus confortable, plus proche de nos besoins. L’étymologie spéculative, selon Lecercle, est une espèce d’étymologie populaire qui ‘suscite les mêmes sentiments contradictoires d’illumination et d’exagération. Elle inscrit l’imaginaire dans la langue’ (p.192).

Pierre Guiraud fait le point spirituellement sur toute cette controverse : ‘Au commencement était le Verbe ; puis sont venus les poètes qui ont donné des choses aux noms [voyez l’inversion]; enfin sont arrivés les linguistes qui ont tout embrouillé’.41

 

 

Notes

 Abréviations:

SD: La Science de Dieu (Paris: Tchou, 1970).

GL(2): La Grammaire logique (Paris: Baudoin, 1980).

PA: Les Prophéties accomplies (Paris: Leroux, 1906).

 

1.        Voir Gilles Deleuze, préface à Louis Wolfson, Le Schizo et les langues (Paris: Gallimard, 1970), p.22.

2.        Paul Zumthor, ‘Jonglerie et langage’, Poétique,11 (1972), p.321.

3.        Cité par Andrée Bergens, Raymond Queneau (Genève: Droz, 1963), p.196.

4.        Cité par Stuart Gilbert, ‘Prolegomena to Work in Progress’, in Samuel Beckett et al., Our Exagmination round his Factification for Incamination of ‘Work in Progress’ (Londres: Faber, 1972), p.49.

5.        Lewis Carroll: ‘Poeta fit, non nascitur’, The Faber Book of Nonsense Verse. Ed. G. Grigson (Londres: Faber, 1979), p.128.

6.        G.S. Kirk, The Nature of Greek Myths (Harmondsworth: Penguin, 1974), p.136.

7.        Paul Valéry, ‘Au sujet d’Adonis’, Variété 1 (Paris: Gallimard, 1924), p.53.

8.        Yvon Belaval, préface à Raymond Queneau, Chêne et chien (Paris: Gallimard, 1969), pp.25-6.

9.        Alfred Jarry, Ubu roi (Paris: Fasquelle, 1959), p.179.

10.   Ullmann, Language and Style, pp.31.

11.   W.B. Stanford, Ambiguity in Greek Literature (New York: Johnson, 1972), pp.40-1.

12.   Roman Jakobson, ‘Fragments de la Nouvelle Poésie russe’, Poétique, 7 (1971), p.295.

13.   Francis Ponge, Le Grand Recueil 2: Méthodes (Paris: Gallimard, 1961), p.98.

14.   Cp. Montaigne: ‘Deviner à reculons’, in Essais. Ed. M. Rat (Paris: Garnier, 1958, tome ii, p.69.

15.   Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes (Paris: Seuil, 1975), p.88.

16.   Anthony Burgess, Joysprick (Londres: Deutsch, 1973), p.146.

17.   Victor Hugo, dans une séance de spiritisme, ayant demandé qui était là, entendit le lion d’Adroclès répondre dans cette phrase difficile à prononcer:’Omen, lumen, numen meum’. Note de Léon Cellier sur le poème ‘Nomen, Numen, Lumen’, dans Victor Hugo, Les Contemplations (Paris: Garnier, 1969), p.772.

18.   Yakov Malkiel, Etymology (Cambridge: Cambridge University Press,1993), p.7.

19.   Philip Howard, The State of the Language: English Observed (Harmondsworth: Penguin, 1986), p.39.

20.   Tzvetan Todorov, ‘Introduction à la symbolique’, Poétique, 11, (1972), pp.290, 308, 291.

21.   Raymond Queneau, Bâtons, chiffres et lettres (Paris: Gallimard, 1963), p.69.

22.   Pierre Guiraud, Les Locutions françaises (Paris: PUF, 1961), p.104.

 

Walter REDFERN. Université de Reading

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