Jean-Pierre Brisset dans l'Anthologie de l'Humour noir

Publié le par I.I.R.E.F.L.

 

 

André BRETON

ANTHOLOGIE DE L HUMOUR NOIR

Paris,  Éditions du Sagittaire.1940

 

 

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JEAN-PIERRE BRISSET

 

Si l'œuvre, remarquable entre toutes, de Brisset vaut d'être considérée dans ses rapports avec l'humour, la volonté qui y préside ne peut en aucune façon passer pour humoristique. L'auteur, en effet, ne se départit en aucune occasion de l'attitude la plus sérieuse, la plus grave. C'est au terme d'un processus d'identification avec lui, de l'ordre de celui qu'exige l'examen de tout système philosophique ou scientifique, que le lecteur est amené à trouver pour son propre compte un refuge dans l'humour. Il y va pour lui de la nécessité de s'épargner un émoi affectif par trop considérable, celui qui résulterait de l'homologation d'une découverte ébranlant les assises mêmes de la pensée, anéantissant toute espèce de gain conscient antérieur, remettant en question les plus élémentaires principes de la vie sociale. Une telle découverte est tenue pour impossible a priori et les asiles d'aliénés sont construits pour n'en rien laisser filtrer, au cas exorbitant où elle se produirait. Le réflexe de préservation générale, en ce qui regarde Brisset, semble avoir été sensiblement moins vif, puisqu'il n'a abouti, en 1912, qu'à le faire affubler par une coterie d'écrivains du titre ironique de prince des penseurs. Cette dignité dérisoire ne le desservira qu'auprès de ceux qui passent en fermant les yeux devant les plus grandes singularités qu'offre l'esprit humain. La décharge émotive de l'expression de Brisset dans un humour tout de réception (par opposition à l'humour d'émission de la plupart des auteurs qui nous intéressent) met très spécialement en évidence certains caractères constitutifs de cet humour. L'auteur se présente comme en possession d'un secret d'une portée telle que tout ce qui a été conçu avant sa révélation peut être tenu pour nul et non avenu. Nous assistons ici, non plus à un retour de l'individu mais, en sa personne, à un retour de toute l'espèce vers l'enfance. (Il se passe quelque chose d'équivalent dans le cas du douanier Rousseau). Le désaccord flagrant qui se manifeste entre la nature des idées communément reçues et l'affirmation chez l'écrivain ou le peintre de ce primitivisme intégral est générateur d'un humour de grand style auquel le responsable ne participe pas.


L'idée maîtresse de Jean-Pierre Brisset est la suivante: « La parole qui est Dieu a conservé dans ses plis l'histoire du genre humain depuis le premier jour, et dans chaque idiome l'histoire de chaque peuple, avec une sûreté, une irréfutabilité qui confondront les simples et les savants ». D'emblée, l'analyse 'des mots lui permet d'établir que l'homme descend de la grenouille. Cette trouvaille qu'il tend à légitimer, puis à exploiter par un jeu d'associations verbales d'une richesse inouïe, corrobore pour lui la constatation anatomique que « la semence humaine, vue au microscope, est telle qu'on croirait voir une flaque d'eau pleine de jeunes tétards de grenouilles, les petits êtres de cette semence en rappellent complètement la forme et les allures ». Ainsi se développe, sur un fond pansexualiste d'une grande valeur hallucinatoire, et à l'abri d'une rare érudition, une suite vertigineuse d'équations de mots dont la rigueur ne laisse pas d'être impressionnante, et se constitue une doctrine qui se donne pour la clef certaine et infaillible du livre de vie. Brisset ne cache pas qu'il est ébloui lui-même de l'éclat du présent qu'il apporte à l'homme et qui doit lui conférer la toute-puissance divine. Il ne se reconnaît d'autres prédécesseurs que Moïse et les prophètes, Jésus et les apôtres. Il s'annonce lui-même comme le septième ange de l'Apocalypse et l'Archange de la résurrection.

Il va sans dire qu'une communication de cet ordre devait, sur le plan humain, valoir à son auteur les pires désillusions. « La Grammaire logique publiée en 1883, dit-il, s'est répandue raisonnablement dans le monde savant. Nous l'avons présentée à l'Académie pour un concours, mais notre ouvrage fut rejeté par M. Renan. En 1891, n'ayant pu trouver d'éditeur, nous publiâmes nous-mêmes le Mystère de Dieu par l'affichage et deux conférences publiques à Paris. Ce livre souleva parmi les étudiants un moment d'émotion à Angers. Nous avions pris nos dispositions pour y faire une conférence, mais l'autorité municipale fit échouer notre projet. En 1900 nous avons publié la Science de Dieu et une feuille tirée à mille exemplaires, la Grande Nouvelle, résumant tous nos travaux. Nos crieurs étaient comme paralysés et ne vendaient point cette grande nouvelle. Nous la fîmes distribuer gratuitement dans Paris et l'envoyâmes, ainsi que le livre, un peu par toute la terre. L'édition se vendit à la suite de la distribution de la feuille, ce dont nous ne fûmes informé qu'après la faillite de notre dépositaire. Ces deux publications firent assez de bruit pour amener le Petit Parisien à nous consacrer, d'une' manière indirecte, tout un premier article (29 juillet 1904) intitulé : Chez les fous. Voici ce qui nous touche directement : On cite même un aliéné « qui, sur un système d'allitération et de coq-à-l'âne, avait prétendu fonder tout un traité de métaphysique intitulé la Science de Dieu. Pour lui en effet le Mot est tout. Et les analyses des mots expriment les rapports des choses. La place me manque pour citer des passages de cette affolante philosophie. On garde d'ailleurs de leur lecture un trouble réel dans l'esprit. Et mes lecteurs me sauront gré de vouloir le leur épargner. » L'aliéné, poursuit Brisset, qui était officier de police judiciaire et dont le mode d'écrire n'a rien de commun avec l'obscur verbiage ci-dessus, fut cependant heureux de cette critique et même remercia.

La Science de Dieu fut à sa publication la septième trompette de l'Apocalypse, et en 1906, nous avons publié les Prophéties accomplies. Un assez long prospectus à deux mille exemplaires fut adressé de divers côtés et, comme nous devions encore faire entendre notre voix, une conférence eut lieu à l'Hôtel des Sociétés Savantes le 3 juin 1906.

Nous trouvâmes beaucoup de mauvaise volonté et des affiches préparées dans tout Paris ne furent apposées que dans les alentours de l'Hôtel. Nous eûmes une cinquantaine d'auditeurs et affirmâmes dans notre indignation que nul n'entendrait désormais la voix du septième ange ».

Une seconde édition de la Science de Dieu (entièrement nouvelle) paraît cependant en 1913 sous le titre les Origines humaines. L'auteur déclare que, vieux et fatigué, il craint de ne pouvoir mener à bien son suprême projet : un dictionnaire de toutes les langues.

 Envisagée sous l'angle de l'humour, l'œuvre de Jean-Pierre Brisset tire son importance de sa situation unique commandant la ligne qui relie la pataphysique d'Alfred Jarry ou « science des solutions imaginaires, qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité » à l'activité paranoïaque-critique de Salvador Dali ou « méthode spontanée de connaissance irrationelle basée sur l'association interprétative-critique des phénomènes délirants ». Il est frappant que l'œuvre de Raymond Roussel, l'œuvre littéraire de Marcel Duchamp, se soient produites, à leur· insu ou non, en connexion étroite avec celle de Brisset, dont l'empire peut être étendu jusqu'aux essais les plus récents de dislocation poétique du langage (« Révolution du mot ») : Léon-Paul Fargue, Robert Desnos, Michel Leiris, Henri Michaux, James Joyce et la jeune école américaine de Paris.

 

BIBLIOGRAPHIE : La Grammaire logique (1883). - Le Mystère de Dieu (1891). - La Science de Dieu (1900). - Les Origines humaines (1913).

 

 

 

 

 

Publié dans BRISSET - Jean-Pierre

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Commenter cet article

albin 29/05/2010 20:46


Sans doute comme le dit André Breton l'humour "de réception" est-il un recours pour lire Brisset, on peut également se laisse gagner par la vertigineuse volupté, sentir se dérober nos certitudes
les plus établies, éprouver l'arbitraire et l'inconsistance de tout système de représentation du réel.