La poésie chez les Aliénés, par le Docteur Paul Moreau (de Tours) 01

Publié le par I.I.R.E.F.L.

 

 

 

LA POÉSIE CHEZ LES ALIÉNÉS (01)

Docteur Paul MOREAU (de Tours)

 

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Y a-t-il beaucoup de personnes qui n'aient pas éprouvé plus ou moins l'influence exercée sur les fonctions intellec­tuelles par les liqueurs alcooliques, les infusions théiformes : café, opium, hachich, etc. ? Ces agents peuvent, il est vrai, troubler profondément les facultés, les anéantir même ; mais ces résultats extrêmes dépendent essentiellement de l'abus qu'on peut en faire ; et dans tous les cas il est tou­jours une première phase de leur action (phase intermédiaire à l'état normal ou plutôt habituel, et il l'état pathologique) dans laquelle ; loin d'être troublées ou perverties, les facul­tés sont simplement imprégnées d'une énergie et d'une activité nouvelles, l'imagination plus active est toujours prête à séjourner dans les espaces, à se plonger dans la rêverie. C'est cet état de l'âme qu'on a presque divinisé et sans lequel il n'y a point d'inspiration poétique.

 

Or, ces phénomènes se retrouvent dans le cours de cer­tains états pathologiques.

 

Le mouvement réactionnel auquel en pathologie on donne le nom de Fièvre, en déterminant vers les centres nerveux un afflux de sang plus copieux et plus rapide à la fois, imprime aux fonctions de ces organes plus d'activité, aux perceptions plus de finesse, aux sens une sensibilité inac­coutumée, et s'établit alors ce que Broussais appelait des érections vitales morbides.

 

Il est fréquent de voir dans le cours des maladies aiguës, les idées revêtir un caractère grandiose, le langage acquérir une sublimité inconnue et c'est avec raison que Broussais a pu dire : « Dix vibrations au lieu de cinq, dans un temps donné, peuvent transformer un homme ordinaire en un prodige, en ranimant la mémoire qui fournit à l'intelligence des matériaux qu'elle retrouvait difficilement. »

 

Il y a longtemps déjà que l'influence du mouvement fébrile sur le développement des facultés intellectuelles a fixé l'attention des savants, et sans vouloir rappeler ce poète de Syracuse qui, au dire d'Aristote, ne montrait jamais plus de verve que lorsqu'il était fou, un célèbre médecin espagnol du commencement du quinzième siècle, Huarte dit dans son livre si remarquable de l'Examen des Esprits « quand le cerveau de l' homme vient chaud au premier degré, il est fort éloquent et a beaucoup de belles choses à dire. »

 

Aujourd'hui l'influence de ces réactions sur les facultés intellectuelles est admise sans conteste.

Notre but n'étant pas ici de discuter le pourquoi de ces phénomènes, nous avons dû cependant indiquer les géné­ralités précédentes pour jeter quelque lumière sur les faits que nous allons exposer et montrer qu'il n'y a pas lieu de s'étonner de voir certains aliénés en proie au plus profond délire écrire parfois des vers que ne désavoueraient pas un poète en pleine possession de son talent.

 

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1

 

 Dans un journal fondé à Charenton en 1865, et rédigé par les malades eux-mêmes, on voit que pour certains alié­nés penser en prose, à la façon de M. Jourdain, ne suffit pas ; ce sont des raffinés, il leur faut de la poésie. Adorant les vers, les vers de circonstance surtout, ils sont bien for­cés d'en faire. Ils ne s'en font pas faute dans les occasions solennelles, entre autres, où il y a quelques fêtes à célébrer

 

 

Exemple (1).

 

Le monde en théâtres abonde

Où chacun prône ses acteurs,

Et la comédie au grand monde,

Ne manque pas de spectateurs.

C'est pourquoi Charenton, pour imiter la ville,

S'est dit qu'il lui fallait un théâtre monté ;

Sitôt dit, sitôt fait : le théâtre en famille

Fut bâti, machiné, démonté, remonté.

 

2

Au jour de sa naissance, il acquit de la vogue

A Charenton.

Mais la mode exigeant, de rigueur, un prologue

(C'est de bon ton)

Nous avons eu l'idée hardie et saugrenue

De l'adopter.

Et nous vous accablons de rime biscornue

Sans répéter.

 

(1)Dans toutes ces pièces, nous respectons scrupuleusement l'orto­graphe des manuscrits.

 

 

3

 

Un prologue a pour but de chanter l'ouverture

Du théâtre, - et toujours ce prologue est en vers ;

Or, le prologue ici pêche contre nature,

Car depuis fort longtemps le théâtre est ouvert.

En outre, pour des vers, il faudrait un poète :

Et le poète, - un vrai, - n'eut voulu s'engager

Pour Charenton, peut-être, à faire une saynète

Qu'un fou pour ce motif s'est permis d'essayer. Etc., etc.

 

 

Ces fêtes ne reviennent que trois ou quatre fois par an ; en revanche Il y a salon deux fois par semaine, les jeudi et dimanche ; chacune de ces soirées peut être une occasion nouvelle de poésie, si nous en croyons le Glaneur (nom que portait le journal) .

 

… C'est incroyable ! et pourtant la démence

Y va plus loin, disons-le tout au long :

Des cerveaux en déroute y poussent l'imprudence

Jusqu'à faire des vers en l'honneur du salon !

 

Il ne faut pas croire que la poésie de Charenton n'excelle que dans ce genre aux allures légères ; elle a aussi des nobles élans, témoin, à propos de la Mi-Carême, le quatrain sui­vant :

 

Oui le maigre Carême, en prêchant l'abstinence

Après un Carnaval un peu trop plantureux,

Prédicateur muet, nous dit en son silence :

O mortels bien repus, songez aux malheureux !

 

Témoins encore ces accents émus :

 

Depuis cette fête éphémère

Qui de chacun stimula les efforts

Et qui pour des anciens fut la fête dernière,

Nombre de fous sont morts !

Parmi lesquels……………………………………..

………………………………………………………..

A ceux qui parmi nous ont quitté cette terre,

Un mot de souvenir, au nom de Charenton.

 

 

La prose cependant n'était pas exclue de ce journal, comme pour mieux engager leurs confrères de Paris à venir les voir, les rédacteurs du Glaneur publiaient dans un de leurs numéros un article sur Madapolis (la ville des fous), nom qu'ils avaient donné à Charenton, dont nous extrayons les passages suivants :

 

 

Les fous ont de la renommée

On en parle partout même au PETIT JOURNAL,

Et quoique au grand format la folie soit paminée.

Pour que tous les journaux ait crié sur ce thême

Il faut certainement qu'ils n'aient plus leur raison,

C'est pourquoi nous croyons nous-même

Qu'il leur faut revoir Charenton.

 

 

Quelques mots sur Madapolis.

 

 

« A Madapolis, les hôtels fourmillent, depuis les grands hôtels où règnent un luxueux confort, jusqu'aux petits hôtels dont les prix sont modiques et la vie matérielle convenable.

« Les établissements de Madapolis jouissent d'une juste célébri­té et attirent à chaque saison de nombreux étrangers ; la vertu curative de ses douches a une réputation colossale.

« Les jardins publics, parcs et promenades de Madapolis qui sont très fréquentés dans la belle saison ; qui comme la ville s'é­talent en amphithéâtre et peuvent rivaliser avec les jardins suspen­dus de Babylone, sont plantés de beaux arbres d'essences variées.

« Les fruits et les fleurs y abondent. La ville est éclairée au gaz, le gaz éclaire même la maison de chaque habitant.

« Les rues, les places, les jardins sont admirablement tenus.

« Le service de la poste aux lettres s'y fait avec une ponctualité digne d'éloges.

« La Société, dont une excellente lettre d'introduction nous a ouvert les portes, est aimable, gracieuse, bienveillante. 

« Elle donne peu de diners, mais beaucoup de bals, de soirées et de réunions musicales, dans lesquelles brillent modestement des talents sérieux.

« Quant aux femmes, quant à la musique, quant aux toilettes, nous n'en parlons pas, un de nos confrères en ayant déjà dit un mot dans un article intitulé : la Madapolitaine.

 

« En résumé, Madapolis est une ville agréable à habiter, hospitalière, amie des beaux-arts, et offre tant de charmes aux étrangers que la plupart de ceux qui y yiennent pour affaires finissent par s’y établir. »


 

Annales de Psychiatrie et d’hypnologie

dans leurs rapports avec la psychologie et la médecine légale.

Nouvelle Série. 2ème année. Mars 1892

Paris. Bureau des Annales de psychiatrie et d’hypnologie

 

 

Docteur Paul MOREAU (de Tours)

 

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