Lansana BÉRÉTÉ

Publié le par I.I.R.E.F.L.

Publié dans Les Cahiers de l'Institut N° 01

 

Un bon demi-siècle après sa mort, Adolphe Ripotois reste méconnu. Quelques-uns de ses aphorisme, certes, sont fréquemment cités : « Prendre les mots au pied de la lettre, c'est prendre son pied avec la lettre  », et surtout « Le mot, c'est la mort sans en avoir l'R ». Mais on ne sait le plus souvent à qui les attribuer. Et on ignore tout du reste de son œuvre.

Lansana Bérété, agrégé de grammaire, professeur à l'Université Julius-Nyéréré de Kankan – où il fut le collègue et l'ami d'Adalbert Ripotois, neveu d'Adolphe – prépare à la fois un livre sur Adolphe Ripotois et l'édition de ses œuvres complètes. Il nous fait le plaisir de nous donner un premier aperçu de ses travaux et de nous livrer quelques textes entre tous révélateurs.

 

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ADOLPHE RIPOTOIS  (1904-1954)

 

Il est toujours extrêmement délicat de présenter un auteur, quel qu'il soit, comme un « fou littéraire ». Ce n'est sans doute pas le lieu de revenir sur ce problème, bien connu, nécessairement, des lecteurs des Cahiers. Il est cependant indispensable de continuer à prendre toutes les précautions nécessaires à l'égard de cette notion et spécifiquement de son application à Adolphe Ripotois. Ce sera à mes lecteurs d'apprécier par les quelques fragments que je citerai, si, d'une façon ou d'une autre, Ripotois est un « fou littéraire ».

C'est que le « cas » d'Adolphe Ripotois est entre tous difficile à traiter. Ses œuvres sont restées pour une très large part inédites. Alfred Hellequin est le seul érudit qui se soit intéressé à sa vie et à ses travaux. Ce brillant professeur d'Université, volontairement retiré dès 1972 à l'Hospice de vieillards de Châtillon-sur-Seine, est décédé dans des conditions tragiques en 1975. Son épouse, qui est, Dieu merci, encore de ce monde, n'a trouvé dans le casier réservé aux affaires personnelles de son défunt mari que quelques rares papiers administratifs concernant les aspects financiers de  sa  carrière universitaire. Les documents qu'il avait sans doute conservés sur Adolphe Ripotois ont pu être détruits soit par l'Administration de l'Hospice, soit par Hellequin lui-même, avant sa dernière escapade, qui avait un caractère suicidaire accentué. On est donc réduit pour l'essentiel aux fragments biobibliographiques insérés par Hellequin dans son roman Les Remembrances du vieillard idiot, publié en 1977.  Michel Arrivé, auteur de la postface de ce roman, est lui aussi encore de ce monde. Mais il s'est dit empêché de répondre à quelque question que ce soit sur Ripotois, alléguant, avec toutes les apparences de la bonne foi, son ignorance totale sur tout événement ou document le concernant. Il est difficile de mettre en cause la véracité des propos de cet Universitaire reconnu, Chevalier de la Légion d'Honneur et Commandeur des Palmes Académiques : ces hautes distinctions semblent exclure toute propension à la retention d'informations ou, pis, à la mystification. Il n'était d'ailleurs, il insiste sur ce point, que l'éditeur du roman d'Hellequin. Ce « détail » est occulté par la présentation du texte : Michel Arrivé explique que c'est pour des raisons commerciales que l'éditeur a cru devoir le présenter comme l'auteur des Remembrances. Il faut lire le roman jusqu'à la postface pour attribuer exactement les responsabilités auctoriales.

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La situation est encore compliquée par la confusion possible d'Adolphe Ripotois avec son neveu – et non petit-neveu, comme dit par erreur Jean Wirtz (Wirtz : 2005) – Adalbert Ripotois. Adalbert Ripotois (1944-2003) était en effet le fils de Caroline Ripotois (1916-1977), sœur cadette d'Adolphe. Restée célibataire après la naissance de son fils unique, elle lui a légué son patronyme. Adalbert Ripotois, qui n'avait que dix ans à la mort de son oncle, l'a cependant assez bien connu, et conservait pour lui une forte admiration. Son œuvre scientifique, centrée sur l'éthologie entomologique et l'histoire de la linguistique, notamment saussurienne (Ripotois, Adalbert : 2005)  présente – compte tenu, nécessairement, des différences d'époque et de genre – des points communs avec celle de son oncle. Il lui arrive de citer l'illustre aphorisme d'Adolphe « Le mot, c'est la mort sans en avoir l'R », et il s'est essayé à lui trouver un équivalent approché en anglais : « The word is the world without the hell ». Par jeu, il profitait de la double initiale commune des deux prénoms Adolphe et Adalbert pour signer certains de ses travaux Ad. Ripotois. Quand il est cité sur Internet, l'aphorisme « Le mot, c'est la mort sans en avoir l'R » est souvent attribué à Adalbert, et non à Adolphe. La confusion entre les deux Ripotois affecte parfois d'autres éléments de leurs œuvres, dans un sens et dans l'autre.

Je me contenterai ici de reprendre, en les ordonnant différemment, les informations données par Hellequin. Il me sera possible de les compléter, sur quelques points, par des documents, hélas peu nombreux, retrouvés, après la mort de son neveu Adalbert, dans la vaste cantine, où, dans sa confortable case de Kankan (Haute-Guinée), il conservait ses propres manuscrits et quelques trop rares éléments d'information relatifs à son oncle.

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Adolphe Ripotois est né à Clichy-sur-Seine (alors dans le département de la Seine, aujourd'hui dans celui des Hauts-de-Seine) le 24 décembre 1914. Son père Ernest Ripotois était alors au front. Il devait y être grièvement blessé en 1917. Démobilisé après un long séjour à l'hôpital militaire de Lunéville, il reprit après la guerre son métier d'instituteur et parvint, en dépit d'une santé restée fragile, aux fonctions – rares, enviées et assez bien rémunérées – de Directeur de Cours Complémentaires. Il n'exerça toutefois ces prestigieuses fonctions qu'une seule année : nommé Directeur le 1er octobre 1920, il mourut brutalement des suites de ses blessures de guerre le 2 août 1921, premier jour des « grandes vacances », qui occupaient à l'époque les mois d'août et de septembre. La double retraite, civile et militaire, qui fut attribuée à sa veuve, Céline Ripotois, ne permettait cependant pas à celle-ci de disposer des ressources suffisantes pour élever ses deux enfants : elle fut contrainte de reprendre son métier d'institutrice qu'elle avait abandonné, après quelques brèves années d'exercice, à la naissance d'Adolphe.

L'enfance d'Adolphe fut à la fois choyée et lourdement surveillée. Son entourage était exclusivement féminin : sa mère était assistée dans sa tâche d'éducation par sa propre mère, chez qui elle s'était installée, provisoirement dès 1915, définitivement après la mort de son mari. L'appartement voisin était occupé par sa grand-mère et sa tante.  Comme sa sœur Caroline – et, à ce qu'il semble, plus encore qu'elle – il était l'objet d'une attention tendre et attentionnée de la part de ces quatre femmes aimantes. Mais le prix de cette attention était lourd : les deux enfants n'avaient aucune liberté. Ainsi n'eurent-ils jamais – si du moins l'on se fie aux Souvenirs inédits d'Adolphe – le droit de descendre dans la rue ou dans la cour jouer avec les nombreux autres enfants des autres locataires de l'immeuble – mi-ouvrier, mi-bourgeois – qu'ils habitaient, rue Dagobert. Ils se contentaient de regarder, de leur fenêtre du second étage, les jeux de leurs camarades et de répondre par des gestes et des mimiques à leurs invites à la fois apitoyées et ironiques.

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On le devine : les Souvenirs d'Adolphe Ripotois ne datent pas de cette époque de tendre enfance. Il semble que ce soit à peu près exclusivement pendant sa seizième année – en 1930  – qu'il les écrivit. Le texte en est discontinu : constamment surveillé dans ses travaux scolaires par sa mère Céline ou sa grand-mère, il ne pouvait y travailler que de façon furtive, dans les rares moments qui échappaient à la vigilance familiale. Ce sont sans doute ces conditions particulières de rédaction qui expliquent la forme des Souvenirs : fragments extrêmement brefs, souvent inachevés, à tous les sens du mot. On est naturellement tenté, quand on connaît les directions dans laquelle devait, dans la suite, s'engager l'œuvre de Ripotois, de repérer, dans ces précoces Souvenirs, quelques-uns des traits qui caractérisent la suite de son travail d'écriture : la brièveté, la discontinuité, l'inachèvement, peut-être une certaine tendance à l' « illisibilité », au sens que Ripotois, bien plus tard, donnera à ce mot. Mais ces interprétations sont, à propos des Souvenirs, sans doute à peu près totalement anachroniques : le mode d'écriture du jeune auteur lui était imposé par les circonstances.

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De ce premier texte de Ripotois, je ne retiendrai ici, faute de place, que l'un des quatre fragments dans lesquels il se flatte, non sans quelque naïve fierté, de rapporter des souvenirs d'une très précoce enfance :

  Je suis sûr, d'après les réponses que ma grand-mère vient de donner aux questions adroites que je lui ai posées, que ce souvenir remonte aux vacances de Noël de 1916 : je n'avais donc que deux ans. Devant une vieille maison, il y a un arbre fourchu. J'essaie de monter à cet arbre en posant le pied entre les deux grosses branches. Mais mon pied s'enfonce dans un trou dissimulé par de la mousse. Je reste prisonnier de l'arbre.

On remarque ici les garanties chronologiques précises que le jeune Ripotois fournit pour étayer sa prétention – somme toute peut-être justifiée – à la remémoration d'événements remontant, pour ce fragment, à l'âge de deux ans, pour un autre à celui de dix-huit mois. Il reviendra, plus tard, dans La mutilation, puis dans Les notes, sur le caractère présenté par lui comme « exceptionnel », de souvenirs aussi lointains.

Certains indices dans le détail desquels il serait trop long d'entrer indiquent sans risque d'erreur majeure que Ripotois n'écrivit à peu près rien de 1931 à 1934. Il était en train de terminer ses études secondaires et de commencer des études supérieures de Sciences Naturelles. Celles-ci, mal inaugurées par un échec au concours de l'École Normale Supérieure, devaient se terminer, de façon rapide et presque brillante, par la réussite, en 1936, à l'Agrégation. Après quoi commence pour lui  une carrière de « professeur agrégé du cadre provincial », d'abord à Haguenau, puis, après un service militaire sans histoire, à Épinal.

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Conformément à ce qu'indique Hellequin, c'est sans doute dès 1935 qu'il commence à écrire un « roman », selon l'indication qui figurera sur la page de titre de l'ouvrage. Mais la préparation du concours d'Agrégation en retarde l'écriture.  Ce n'est qu'en 1938 qu'il considère qu'il a achevé La Mutilation. Totalement ignorant des mœurs du milieu littéraire, il en envoie le manuscrit à un petit libraire-éditeur de Nancy, nommé Guiblin. Celui-ci accepte immédiatement de le publier. On ne sait rien des conditions dans lesquelles s'est effectuée cette publication, étonnante par sa rapidité, compte tenu des spécificités de l'ouvrage.

C'est en effet un singulier roman que La Mutilation d'Adolphe Ripotois. On comprend facilement qu'en 1939 il n'ait eu aucun succès. La quasi-totalité des exemplaires restèrent pendant toute la durée de la guerre dans les caves de la librairie. Après la faillite de l'éditeur, quelque peu compromis avec l'occupant, le stock fut soldé à un spécialiste de ce genre d'opérations. Pendant plusieurs années on vit traîner chez les libraires d'occasion et les bouquinistes des quais les exemplaires de plus en plus défraîchis du « roman ». Ripotois ne semble pas avoir été plus affecté par cet échec qu'il ne l'avait été par la nouvelle de sa publication. D'une façon générale, il affichait à l'égard de ses « travaux » (c'était le seul terme qu'il utilisait, censurant avec rigueur le mot « œuvre ») une grande indifférence. Un « succès », à vrai dire très modéré, ne fut atteint par La Mutilation que lors de la réédition de 1956. Ripotois était mort depuis deux ans.

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D'une façon paradoxale, le motif de la mutilation n'apparaît explicitement dans le texte que de façon très discrète, au point d'avoir pu échapper aux quelques rares recensions publiées sur le livre lors de sa première édition. Vers le milieu du roman, un personnage épisodique, cherchant à monter dans un train en marche, tombe sur la voie et se fait couper le pied par les roues du wagon : rien d'autre qu'un fait divers, relaté de la façon la plus neutre. Il n'est plus jamais, dans la suite, question de ce personnage. On est tenté de voir en cet épisode une justification ludique et déceptive du titre du roman.

Qu'est-ce donc qui justifie réellement ce titre ? Ripotois, le plus souvent avare de tout commentaire sur ses travaux, ne l'a expliqué nulle part. Le lecteur, cependant, ne peut qu'être frappé par le caractère inachevé, incomplet, comme tronqué non seulement de l'ensemble du roman, mais encore de chacune de ses séquences. Ce qui est mutilé, c'est le tissu textuel, dans sa substance autant que dans sa structure. Ce que Ripotois a, semble-t-il, visé, c'est un texte qui se lise comme un récit sans être un récit, un texte décapé, privé de toute structure narrative pertinente.

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Ripotois est mobilisé en septembre 1939. Après la drôle de guerre, il est fait prisonnier en juin 1940. Il restera en Allemagne jusqu'à sa libération, en mai 1945. À partir de 1943, il est fixé dans une importante exploitation agricole de Silésie.

Il ne semble pas avoir gardé un mauvais souvenir de cette longue période de captivité. Il parlait l'allemand de façon honorable, ce qui lui facilitait les contacts avec la population civile. Il fut même un moment affecté à des fonctions d'interprète. Il est presque tentant de se laisser aller à imaginer qu'après l'enfance contrainte qu'il avait vécue et la morne période de professorat provincial, la captivité représenta pour lui une première expérience de la liberté.

Les conditions matérielles de la captivité étaient cependant peu propices à une activité littéraire suivie. Il fallait faire des efforts pour se procurer du papier et de l'encre. Les journées de travail dans l'immense ferme silésienne étaient fatigantes. Ripotois semble avoir fait assez peu d'efforts. Paresse naturelle ? Dégoût de l'écriture ? Le fait est que celles des Notes inédites qu'on peut avec certitude affecter à cette période de la captivité représentent tout au plus une vingtaine de pages manuscrites, il est vrai d'une écriture très serrée. Elles ont presque toutes pour support le papier à lettres réglementaire attribué aux KG (initiales de Kriegsgefangene, prisonnier de guerre) : Ripotois ne l'utilisait pour sa correspondance que de façon très parcimonieuse. Il s'agit exclusivement de textes d'une grande brièveté. Ils sont tous de caractère théorique, et visent les spécificités de la littérature telle que Ripotois la conçoit. J'en extrais le fragment le plus long :

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La bibliothèque stercoraire (apologue)


Dans la bibliothèque stercoraire, tous les livres sont recouverts d'une couche d'excréments. Distendus par l'épaisseur du vernis excrémentiel soigneusement réparti sur toutes les pages, les reliures éclatent lorsqu'elles ne sont pas assez solides.

Les auteurs eux-mêmes sont chargés d'enduire d'excréments leurs propres ouvrages : à l'aide de brosses ou de rouleaux, selon la taille du livre, ils étalent scrupuleusement la matière fécale sur les feuillets. La nature de l'excrément utilisé varie selon le genre du texte : à la « poésie » est affecté l'excrément de phacochère.

Il est parfois arrivé que des « auteurs » essaient de tricher : par économie – car certains excréments se vendent à prix d'or – ou pour on ne sait quel autre insondable motif, ils ont remplacé la substance fécale par une peinture de couleur et et d'odeur appropriées. Ceux qui ont été pris à ce triste manège ont été immédiatement passés par les armes dans la cour de la bibliothèque. On a laissé leurs corps pourrir sur place, sous un immense écriteau annonçant leur forfait. Depuis il semble que plus aucun auteur n'a même tenté de renouveler ce geste criminel.

 

À son retour de captivité Ripotois reprend sa carrière de professeur de sciences naturelles, d'abord au lycée de Nancy, puis au lycée Condorcet, où il avait terminé ses études secondaires. Il entreprend la rédaction d'une thèse sur La communication dans les sociétés de Myrmica rubra (nom scientifique de la fourmi rouge). Cette thèse, dont on a retrouvé un manuscrit apparemment complet dans la cantine d'Adalbert Ripotois, n'a jamais été soutenue.

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En même temps qu'il travaille à cette thèse, Ripotois continue à rédiger, de loin en loin, quelques Notes, à peine plus nombreuses que celles qui datent de sa captivité en Allemagne. C'est de cette époque que date le fragment qui a conféré à Ripotois la réelle notoriété dont il dispose aujourd'hui :

  Ce qu'il y a d'odieux avec les mots, c'est qu'on n'est jamais le seul à les utiliser. Comme l'argent : écrire, c'est payer. Il faudrait se faire faux-mot-nayeur.

La meilleure façon de parler, c'est de mettre un mot devant l'autre et de recommencer.

Comme pour marcher : ce n'est pas la meilleure façon, c'est la seule. Et le discours n'est donc, par cet asservissement au temps, qu'un acheminement vers la mort, une façon constante de dire la mort, jusqu'au moment où on cesse de la dire : quand elle est là. Le mot, c'est la mort sans en avoir l'R.

On remarquera les accents saussuriens de cette réflexion. La comparaison économique du premier paragraphe est présente dans Le Cours de linguistique générale, et l'illustre aphorisme  du mot manquant de l'R de la mort ne fait en somme que donner son ultime conclusion au principe du « caractère linéaire du signifiant » : « Le signifiant, étant de nature auditive, se déroule dans le temps seul et a les caractères qu'il emprunte au temps » (Saussure, 1916-1972, p. 103). Je ne poserai naturellement pas la question, strictement anecdotique, de savoir si Ripotois a eu, de quelque façon, accès à la réflexion de Saussure.

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En 1951, Ripotois, libéré de son poste au lycée Condorcet, est affecté au CRCA (Centre de Recherches sur la Communication Animale) et chargé de cours d'entomologie fonctionnelle à la Faculté des Sciences de Paris. Ses travaux sur le « langage des fourmis » le plongent dans de lourdes perplexités épistémologiques, qui l'amènent parfois à renoncer à donner son enseignement. Dans une lettre prémonitoire au Directeur de ses recherches, le professeur Michel Toussaint, il fait allusion, sur un ton encore plaisant, à l' « aphasie » qui, selon lui, commence à l'atteindre.

C'est cependant la période 1951-1952 qui est, de la part de Ripotois, la plus productive. Le dossier sobrement intitulé Textes 1951–1952 comporte précisément 103 pages. Trois d'entre elles portent le titre « Auto-punition textuelle » et le sous-titre « L'heautontimoroumenos » (« celui qui se châtie lui-même », titre grec d'une comédie de Térence). Le papier pelure de ces trois pages a été entièrement caviardé, à l'encre de Chine, des deux côtés, en sorte qu'il est impossible d'essayer de le lire par transparence ou de gratter l'encre de Chine : on ne parviendrait qu'à déchirer le papier.

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Ripotois atteint ici l'illisibilité matérielle absolue. Mais l'illisibilité peut prendre d'autres formes. Elle fait l'objet des réflexions de Ripotois, dans un texte qui semble bien être le moins discontinu de ceux qui sont connus de lui :

 

Un texte illisible, qu'est-ce que ça veut dire, au juste ? N'écoutons surtout pas les critiques, qui décrètent qu'est illisible le texte qu'ils n'aiment pas lire – quelle que soit d'ailleurs la raison pour laquelle ils n'aiment pas le lire : tantôt parce que c'est trop facile (« Dekobra, ou Delly, ou Guy des Cars, c'est illisible »), tantôt parce que c'est trop difficile (« Julien Gracq, ou Céline, ou Artaud, c'est illisible »). Mais qui ne voit qu'en donnant ce sens libidinal à l'adjectif illisible, on ne fait qu'affirmer la lisibilité du texte qu'on déclare illisible ?

Non, le véritable texte illisible doit être techniquement illisible, il doit à chaque instant décourager l'effort de reconnaissance du déjà vu qui rend possible (et même, à vrai dire, constitue) la lecture : il n'y a pas de lecture sans répétition (de lettres, de mots, de sons, de sens). Le texte illisible serait donc un texte totalement dépourvu de toute répétition.

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Le problème est de savoir si un tel texte est seulement possible, et, au cas où il le serait, si on pourrait continuer à l'appeler « texte ». Les énumérations ? Oui, je ne vois guère que les énumérations.

 

Ce fragment – ébauche, à ce qu'il semble, d'un Traité de l'illisibilité dont le titre réapparaît à deux ou trois reprises dans les Textes, chaque fois suivi de notes très brèves – permet de comprendre une très curieuse pratique ripotienne. À longueur de pages Ripotois énumère des mots qui n'ont apparemment aucun rapport entre eux, même pas celui de l'ordre alphabétique ou de la classe grammaticale. Invraisemblables fourre-tout, inventaires aléatoires, fatrasies déjantées qui, bizarrement, se trouvent parfois chargés d'une intense force poétique. Encore ce bric-à-brac ne satisfaisait-il pas Ripotois : il est, à certains indices, évident qu'il considérait ces listes comme un premier matériau, qu'il soumettait ensuite à une série plus ou moins longue d'éliminations successives : certaines lignes font apparaître des mots rayés, tantôt au crayon, tantôt au stylo, parfois à l'encre de Chine, en tout cas en plusieurs étapes. Singulière conception, systématiquement inversée, de la « création littéraire » : produire, par réductions successives, un « texte » – même plus un texte : une chose – totalement illisible.

La rentrée universitaire de 1952 marque une étape importante dans la vie d'Adolphe Ripotois. Il interrompt totalement, à la faveur d'un « congé de convenance personnelle », ses activités de recherche et d'enseignement, sans donner à qui que ce soit la moindre explication de cette décision. Il poursuit cependant ses recherches littéraires – ne vaudrait-il pas mieux dire littérales ? – dans des directions assez déconcertantes. Les listes de mots qu'il reproduit sont désormais disposées, sur d'immenses feuilles, en plusieurs colonnes, qui peuvent d'ailleurs ne pas être parallèles. Aucune information ne permet de savoir en quel sens il faut les… on hésite ici à dire lire : ne faut-il pas se contenter de parcourir? Ou de contempler? De nombreux mots ou groupes de mots sont rayés, et la disposition des masses d'encre, opposées aux larges plages de blanc, finit par déterminer de vagues formes – éventuellement formes de lettres – dont on peut se demander si elles sont intentionnelles.

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En règle générale, Ripotois ne dactylographiait pas ses manuscrits, réservant sa machine à ses travaux scientifiques ou pédagogiques. Il a cependant dactylographié au moins deux textes. Mais sous une forme étrange, et dans une intention encore plus étrange. Au long des deux textes, entièrement « tapés » en capitales, Ripotois a dissimulé, sous un cache de papier noir soigneusement disposé, la partie supérieure des lettres. Travail minutieux, fastidieux, et, finalement, assez vain, puis qu'il suffit d'une attention un peu soutenue pour lire, sans même chercher à décoller le cache, le texte ainsi mutilé. Pour pasticher Ripotois, le pied de la lettre en dit assez long… Je reproduis l'un de ces deux textes, en capitales, mais en faisant grâce au lecteur du cache de papier noir :

 

LE PIED DE LA LETTRE

  PIED DE LA LETTRE, BOUT OU EXTRÉMITÉ OPPOSÉE À L'ŒIL. ON L'APPELLE PIED PARCE QUE CETTE EXTRÉMITÉ QUI SERT DE POINT D'APPUI À LA SUPERFICIE ET AU CORPS DE LA LETTRE, QUI PEUT ÊTRE CONSIDÉRÉE DANS SON TOUT COMME AYANT TROIS PARTIES DISTINCTES.

  LITTRÉ, LE LETTRÉ, QUI CITE L'ENCYCLOPÉDIE, CROIT QUE C'EST CE SENS TECHNIQUE DU MOT PIED QUI EXPLIQUE L'EXPRESSION « PRENDRE LES MOTS AU PIED DE LA LETTRE ». JE N'EN CROIS RIEN. C'EST LA LETTRE ELLE-MÊME, CE DESSIN SUR LE BLANC DE LA PAGE, QUI EST UN CORPS ET QUI A UN PIED.

  PRENDRE LES MOTS AU PIED DE LA LETTRE, C'EST PRENDRE SON PIED AVEC LA LETTRE.

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 Par cette dernière formule, on entrevoit dans ce passage le processus de sexualisation de la lettre qui va se développer dans le reste des Textes de Ripotois. Il en vient à être atteint par une grammatophie progressive. Elle ne touche d'abord, sans grave dommage, que l'y  et le x. De façon absolument exceptionnelle, il explique ces deux éliminations :

 L'i grec, c'est l'image des cuisses ouvertes de la femme, béantes sur le gouffre du sekse. Quant à l'hikse, c'est l'image d'un phallus tournoiiant indéfiniment autour de son akse.

Mais bientôt la grammatophobie s'accentue. Le f semble le premier atteint après l'y et le x. Peu à peu son « écriture », minée de l'intérieur par les exclusions qu'elle s'impose, se transforme en une autre pratique, qu'on peut se laisser à « lire » non plus graphiquement, mais picturalement. Dans l'édition de ses Œuvres complètes, il faudra naturellement recourir à la photographie en couleurs de ces pages, dont la transposition typographique n'aurait aucun sens.

C'est tout au plus si, de loin en loin, d'une écriture de plus en plus chétive et recroquevillée, il reproduit, dans un coin de page, une « citation » ou un « plagiat », non sans leur imposer des règles d'exclusion à vrai dire assez indulgentes :

Citat. Comment s'ecsprimer, puisque ce mot lui-même emprunte l'empreinte scatosociologique et la consacre comme le tipe de l'élocution ? Comment s'évader de cette cacaphonie, puisque, on le sait par des spécialistes, le silence est encore plus phétidement éloquent que la vois ? Il phaudrait une bonne phois vidanger le langage.

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Dois-je l'avouer ? Malgré de longues recherches, je n'ai pas réussi à déterminer si ce texte, de ton, à ce qu'il semble, assez ripotien, est, comme il le prétend, une citation, et de quel auteur. Je fais appel à l'érudition des lecteurs des Cahiers.

 Parallèlement à la grammatophobie qui gagne ses écrits, l'aphasie – celle-là même qu'il annonçait dans sa lettre à Michel Toussaint – atteint progressivement Ripotois. Il s'agit toutefois d'une forme spécifique d'aphasie : elle affecte les sons qui correspondent aux lettres dont il s'interdit l'usage. Non signalé par Hellequin, un rapport du professeur Henri Hécaen, retrouvé dans la cantine d'Adalbert Ripotois, en vient même à émettre l'hypothèse que les dysfonctionnements du langage dont souffrait Adolphe étaient peut-être partiellement feints.

 Cependant, en mars 1954, les troubles du langage oral sont tels que Ripotois est admis au centre-neurochirurgical de l'hôpital Sainte-Anne. Les nombreux examens neurologiques auxquels il est soumis aboutissent à des résultats entièrement négatifs. Inversement les tests linguistiques font apparaître  une agraphie désormais totale. À l'oral, Ripotois n'est plus capable que d'articuler un petit nombre de groupements de phonèmes, apparemment dépourvus de quelque sens que ce soit comme de toute articulation syntaxique.

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 Il reste cependant parfaitement capable de mener une vie quotidienne très voisine de la normale. Il regagne donc son appartement, où sa sœur, le plus souvent accompagnée d'Adalbert, lui rend des visites très fréquentes.

 Le 7 juin 1954, au matin, la concierge de l'immeuble est alertée par une forte odeur de gaz qui semble émaner de l'appartement de Ripotois. Elle appelle les pompiers qui, avec les précautions d'usage, pénètrent dans l'appartement. Ils constatent que le chauffe-bains, d'un modèle archaïque, est ouvert en grand, mais sans être allumé. Ripotois, couché dans son lit, est inconscient. Transporté à l'hôpital Bichat, il y meurt au début de l'après-midi.

 Je me contenterai, à la différence d'Hellequin, de citer les paroles de sa sœur quand elle découvrit, peu avant son décès,  son frère inconscient : « Il avait l'air heureux ».

 

Bibliographie

Arrivé, Michel, 1977,  Les remembrances du vieillard idiot, d'Alfred  Hellequin, avec des fragments de la biographie d'Adolphe Ripotois et de ses œuvres inédites. Paris, Flammarion.

Hellequin, Alfred, Adolphe Ripotois ou l'impossibilité d'écrire, à paraître.

Ripotois, Adalbert, 2005, « [Crépitèmes et crépitômes, perdèmes et perdômes? ou “ Comment se parlaient les crépitants ? ”] Une note inédite de Ferdinand de Saussure  », De Perec etc. derechef, Nantes, Joseph K.,p. 61-70.

Ripotois, Adolphe, 1939, La mutilation, Nancy, Guiblin. Réédition Paris, Pérou, 1956. Épuisé.

Ripotois, Adolphe, Souvenirs, à paraître.

Ripotois, Adolphe, Notes, à paraître.

Ripotois, Adolphe, Textes1951–1952, à paraître.

Saussure, Ferdinand de, 1916-1972, Cours de linguistique générale, Lausanne-Paris, puis Paris, Payot.

Wirtz, Jean, 2005, « Adalbert Ripotois », De Perec etc. derechef, Nantes, Joseph K., p. 71.

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