Le Livre du Prince Korab (I)

Publié le par I.I.R.E.F.L.

Le Livre du Prince Korab

ou

 GUIDE POUR LES ÉGARÉS (I)

 

(LIFE IN A NUTSHELL)

 

  Mon âme m'a quitté pour vivre dans mon "NESTEL".

                                         C'est tout ce que j'ai et que j'aime

 

 

Couverture 


 

Gaston PROFHÜL,

Un Polonais : Le Prince Korab , in revue Bizarre

« Les hétéroclites et les fous littéraires »

N° IV, avril 1956, pages 101à116

 

I. - LE PRINCE

 

Les grandes secousses qui ébranlaient la pensée européenne aux environs de 1900, ne pouvaient certes manquer de susciter, face à la poussée anarchiste et syndicaliste, l'apparition éblouissante d'un maître à penser conservateur (mais progressiste) et traditionaliste (mais libéral). Ce génial mainteneur, que ne put être, malgré quelques pataphysiques apparences, le regretté Maurras, il fallut une fois encore qu'il nous vînt de l’étranger et, pourquoi ne pas le dire tout de suite, de Pologne, bien sûr. Ce n'est pas à la seule fatalité, mais, comme nous pourrons le voir plus loin, à de basses manœuvres familiales et, surtout, comme il est trop courant, à l'intervention directe du Vatican, que le monde occidental dut d'être privé de la lumière que nous voulait dispenser prodiqa1ement le Prince Korab, et que la Cabale aux pieds immenses parvint à tenir un demi-siècle sous le boisseau.

  Calixte Korab d'ORZESZKO CZARNOLOSKI CIOLEK naquit le 4 mai 1866, on ne sait pas très bien où, probablement à Grodno. Nous ignorons encore, à l'heure actuelle, la date et le lieu de sa mort. Les renseignements biographiques que nous donnons ici sont tirés de deux exemplaires de la cinquième édition du LIVRE DU PRINCE KORAB, que la Providence nous mit récemment entre les mains.

  Calixte Korab était le sixième des huit enfants de Calixte d'Orzeszko, dernier maréchal électif de la noblesse du Gouvernement de Grodno, et d'Emilie de SKIRMUNT-DAB, mariés le 18-11-1850 à Janow, en Russie, et morts l'un le 2-X-1891 à Milan, l'autre à Sierre (Suisse), le 19-X-1905. Les Orzeszko étaient riches et paraissent avoir possédé une grande partie des forêts des environs de Grodno. Vers la fin du siècle, il semble qu'ils aient quitté définitivement la Pologne pour 11talie, la Suisse et la France. Voici, par lui-même, un résumé de la vie du jeune Calixte :

  A l'âge de dix ans, je m'étais juré de sauver ma patrie. A quatorze ans, je m'imaginais, pour y parvenir, pouvoir un jour conquérir l'Europe par la Chine.

Mais bientôt après je ressentais de l'éloignement et même du dégoût, non seulement pour cette patrie que j'avais aimée si passionnément dès l'enfance, mais encore pour toute l'humanité, et je ne songeais qu'à accaparer le trône de la Chine, pour implanter là-bas mes idées et les imposer aux autres peuples.

Mon père me laissait dans la pauvreté et l'ignorance, isolé de tout ie monde. J'en devenais malade.

L'impatience me dévorait. De même qu'il me défendait d'avoir des amis, il ne me permettait pas non plus de me marier.

Je pris donc une maîtresse à l'âge de vingt-deux ans. J’espérais en avoir un fils que j'aurais emmené en Chine.

Mon père mourut le 2 X 1891, à Milan.

Afin d'être près de ma maîtresse dans le sud de la France, j'ai chargé un mandataire de faire taxer les forêts des propriétés de feu mon père, de négocier les conditions auxquelles le partage de la succession pourrait être fait à l'amiable et, après avoir reçu mon approbation, de signer un contrat en mon nom avec mes cohéritiers. Mon mandataire ne fit pas taxer les forêts et de plusieurs manières favorisa à mes dépens certains de mes cohéritiers. Un héritier universel obtint environ 1.500.000 francs en plus de sa part légale, deux autres héritiers universels obtinrent de 2 à 4 millions de francs en plus de leurs parts légales.

J'avais déjà vingt-quatre ans. Ni expérience, ni ami, ni carrière, et une santé très menacée. Bientôt après la mort de mon père, ma maîtresse me quitta. Je vis mes espérances déçues, je devins fou de douleur.

Je lui offris mon honneur si elle consentait à me suivre dans un pays lointain, et inconnu, car pendant les vingt et un ans que j'avais mûri mon plan, je il 'avais jamais parlé de mes projets et ne les avais laissé soupçonner à âme qui vive. J'ai une preuve écrite de ce que je dis ; elle date du 21 juillet 1891.

Elle me rebuta. Je ne me décourageai point et insistai, suppliai : ce fut en vain. J'avais donc perdu avec elle un temps précieux. Enfin je m'en détachai pour m'adonner entièrement, librement à un travail fiévreux.

Je vendis le 20/11 1894 la terre que m'avait laissée mon père. Je trouvai moyen de placer mes capitaux en sûreté en Angleterre ; dans mon pays, on aurait pu les confisquer.

Je me livrai à l'étude de l'art militaire. Je perdis presque la vue à ce travail intense. j'avais vingt-sept ans. Après cette étude théorique dl' l'art militaire, je voulais m'engager en Angleterre pour en apprendre la pratique, la méthode expérimentale, mais je ne pus y parvenir ; j'étais sujet d'un autre pays. Au bout d'un an j'obtins ma libération.

Je voulus de nouveau m'engager en Angleterre. Hélas! je n'étais pas Anglais, pas protégé, j'avais dépassé la limite d'âge .... , pour toutes ces sottes raisons on me refusa.

Enfin, avec de grandes difficultés, on m'admit dans les volontaires. Là j'emportais une pauvre idée de ce qu'il me fallait savoir pour réussir et je partis pour la Chine avec une liste d'officiers européens qui avaient juré de me suivre sans connaître mes intentions et avec la certitude d'un « stock » de fusils tout prêt à m'être expédié.

Arrivé aux Indes, une insolation me rendit presque sourd, tandis que ma vue se rétablissait grâce à la chaleur.

A peine arrivé en Chine, je tombai gravement malade, épuisé.

Après quelques vains efforts, je dus renoncer à tous mes projets, après vingt et un ans de persévérance et de secret, après toutes les pertes de temps, de travail et d'argent 1 Brisé, malade, délaissé de ma famille et de tout le monde, je revins en Europe pour y passer le reste de ma vie dans le vide et dans la résignation cruelle et forcée.

En Chine, voici quelle était mon intention :

De m'engager dans un régiment de Pékin ; d'y introduire des officiers mécontents en Europe, puis, à la tête de deux régiments, de tenter un coup de théâtre d'une hardiesse absolue ; d'entourer le palais, de tuer la famille de l'Empereur et l'Empereur lui-même ; de me proclamer Empereur ; d'inviter tous les mandarins mal notés sur ma liste, de les saisir au nombre de trois mille peut-être et de les faire tuer.

Si ce plan avait réussi, j'aurais promis aux divers rois et princes chinois des bénéfices au détriment de leurs frères et voisins pour ensuite les détruire, eux aussi. 

Pour plus de détail, nous n'avons malheureusement que quelques anecdotes semées çà et là aux pages du Grand Livre.

 

L'auteur a soupé samedi le 13 novembre 1909 entre 9h.30 el 10h.30 du soir, seul, au Café de Paris, à Paris.

Voici ce qu'il a payé :

  Francs

Couvert    1

Une carafe de bière  2

Caviar   4

(B.C ?) 0,75

Aloyau froid   2

Râble de lièvre 10 Purée de marrons (qui n'avait pas été commandée) 2

Café  1

22,75

 

Le garçon 1

Le vestiaire 0,50

C’est trop cher 24,75


En (I900?), j'étais En bicyclette à Nice. Ma sonnette obligatoire se dévissa. Je la mis en poche. Un garçon boucher tourna exprès, par haine de classes, sa voiture sur moi. J'eus à peine le temps d'arrêter ma bicyclette. En dirigeant son cheval sur moi, il me regardait dans les yeux en riant. Ensuite, il prétendit qu'il avait le droit de m'écraser avec sa voiture, parce que je n'avais pas de sonnette, l'agent de police de même ; cependant, ce dernier ne dressa pas de procès-verbal contre moi. Dans mon esprit, j'étais coupable avec circonstance atténuante de ne pas avoir eu de sonnette ; mais cela ne justifiait pas l'intention du garçon boucher de m'écraser. S'il n'avait pas découvert que ma sonnette manquait, il m'aurait accusé d'être un étranger prétentieux et arrogant et l'agent aurait aussi sympathisé avec lui contre moi. Si le boucher et l'agent auraient pu le faire impunément, ils m'auraient peut-être pendu à une lanterne

 Le 4 juillet 1901, je rencontrai dans la Cité de Londres un agent qui est en rapport avec la Ashanti Goldfields Corporation Ld, M. C. Il m'arrêta pour me demander si j'avais conservé mes actions dans la compagnie. Je lui dis que je les avais vendues à 29 1/2 et j'ajoutai que mes affaires allaient très mal. Reprenez vos actions de suite, me dit-il, c'est une excellente valeur, car nous les ferons monter ces jours-ci à des prix fabuleux et nous faisons les prix que nous voulons.

 Le 5 juillet 1901, je priai des messieurs de m'en vendre 200 à 31 1/., ce à quoi ils ont consenti, en me faisant remarquer qu'ils me faisaient une grande faveur. J'en ai encore acheté 50 à 31 1/1 deux jours après. Depuis, elles sont tombées à 12 1/2 le 20 février 1902, après que la compagnie eut déclaré qu'elle ne payerait pas de dividende.

 Lorsque M. C. me conseillait d'acheter ces titres à 31 1/4 ne savait-il pas la vérité ? Alors de quel droit me donnait-il des conseils, s'il était ignorant de tout ce qui concernait la compagnie qu'il me recommandait ? S'il connaissait la vérité, alors il n'aurait pas dû me conseiller l'achat. Deux nouveaux riches, Sir B. M. et M. F. G. sont intéressés dans les Ashantis. (Les deux sont morts depuis la 3ème édition de ce livre.) Depuis la première édition de ce livre, les actions Ashanti Goldfields ont été, en 1902, à 9 l/2. En 1903, elles ont varié entre l8 et 10 1/2 Je n'ai pas pu, jusqu'à présent (en 1904), me débarrasser de mes 250 actions.

J'avais un ami de dix ans, un Allemand en position. Il me voulait toujours du bien. Touché, je lui donnai régulièrement une part des bénéfices dans mes spéculations et le fis un de mes héritiers. Lorsque je le priai de me rendre un service moral à titre d'amitié, il refusa à deux occasions différentes. Enfin, il s'arrangea avec une clique pour me voler légalement. Quand je lui annonçai que mes 200.000 fr. étaient sérieusement compromis, il me dit d'un air calme que ce n'est rien du tout, une perte de 200.000 fr. Cinq minutes après, il prit son chapeau et je ne l'ai plus jamais revu.

 

 Nous avons plus de renseignements sur les années 1902 à 1910, qui furent occupées par les différentes éditions du Livre, et le grand procès avec le Vatican, sur lequel nous reviendrons. Le temps nous manque, avant la publication du présent numéro de BIZARRE, pour faire des recherches sur ce qu'il advint du Prince après 1910. On peut rêver sur les dernières lignes de la dernière édition connue du Livre :

 Jusqu'à présent, j'ai vécu pour les autres. J'ai travaillé - sans être payé pour mon travail - pour le bien de l'humanité. J'ai négligé ainsi ma santé et mes affaires personnelles, j'ai perdu une partie de ma fortune matérielle. En publiant ce livre (une élucubration), j'ai terminé cette existence ingrate.

 Je me vouerai dorénavant à mes intérêts personnels et procéderai de la manière sous-entendue pour m'enrichir, en limitant mes scrupules à la légalité. (C'est· répugnant !)

Les fonds me manquent pour publier les formules mathématiques que j'ai annoncées.


Brouillé avec sa famille : 

Ma sœur prévoyait la mort de ma Mère et elle a isolé ma Mère pour s'emparer de ses capitaux. Elle a fait venir une autre Sœur, mais après la mort de ma Mère et cette Sœur était timide ct n'osait rien dire. Si un banquier peut aider les héritier à trouver et à entrer en possession des capitaux que ma Mère a dû avoir au moment de son décès, je le récompenserai. (J’ai en 1906 fait cadeau à mes Sœurs de 480.000 francs. Aucune de mes Sœurs ne m'a témoigné de la reconnaissance.)

 

 

 avec le clergé catholique, qu'il avait mis si haut :

 

 Moi, le Prince Korab, je m'adresse au haut Clergé catholique. Au nom d'un Dieu qui veut que nous nous aimions, pour régner (divide ut imperes), vous semez la division dans les nations et dans les familles.

Depuis des années vous avez mis à l'index feu mon Père, Messieurs, et vous avez continué ce régime envers moi. Je m'en doutais, mais je ne le savais pas, vos actes étant invariablement secrets. Déjà en se mariant, ma Mère a envisagé mon Père comme un homme hors la loi. C'est donc vous qui m'avez isolé toute ma vie, qui m'avez exclu de la bienveillance de mes plus proches parents, fanatiques ensorcelés par votre influence macabre. J'ai eu le temps de méditer dans la solitude (in comparative seclusion) et d'écrire le «  Livre du Prince Korab », fruit de ma torture morale, et, en le publiant, je vous rends dent pour dent. Isolé, la vie est impossible ; mais je préfère la mort, plutôt que de me soumettre à vos ordres.

Vous ne savez pas être des ennemis. Offenser un homme intelligent et le laisser libre, c'est une erreur, vous êtes assez intelligents pour me comprendre à mots couverts.

 Korab d'Orzeszko menait juste avant la Grande Guerre une vie errante, de Grand Hôtel en Grand Hôtel, dont nous ne connaissons pas les dernières années (1).

 

 (1) Nous publierons volontiers tous les renseignements qui pourront nous être communiqués à ce sujet (N.D.L.R.).


 

 

 

Publié dans KORAB

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