LE VOILE LEVÉ SUR ANTOINE MADROLLE LÉGISLATEUR DE LA PROVIDENCE (2)

Publié le par I.I.R.E.F.L.

Bruno DUVAL

Vannaire, 2003-2009

© l'auteur. Droits réservés

 

 

De la Seine à la Cène

 

    Si l’on en croit les manuels de géographie, la Seine prend sa source au plateau de Langres, ville natale de Diderot. Compte tenu de l’étendue considérable de ce que Buffon appelait « La Montagne », la précision topographique n’est guère appréciable à l’œil nu. Pour une raison non moins physique que mythologique, il est convenu que les grands fleuves français, orgueil de la nation, doivent sourdre d’une éminence, sinon d’un sommet.

   En réalité, la Seine prend sa source au fond d’un vallon, à moins de trois cents mètres d’altitude, à l’extrême pointe sud du Châtillonnais, en amont du village aujourd’hui appelé Saint-Germain-Source-Seine et en contrebas de la grand route de Troyes à Dijon. Soucieux d’embellir Paris jusqu’à son origine fluviale, Haussmann, préfet de la Seine, ayant acquis la source et son terrain au nom de la capitale, l’a fait aménager en square « parisien » : nymphes mafflues, passerelles de poupée, bancs publics et kiosque de fonte.

   Comme la Seine, mais bien plus tard qu’elle, Antoine Madrolle est né, le 29 mai 1791, donc, entre Châtillon et Dijon, à la ferme de La Borde, à Chanceaux, gros bourg qui longe la route de Troyes. Venu de son Berry natal au début du XVIIIème siècle, un premier Antoine Madrolle, réputé « intelligent mais impérieux », y tenait les rênes de la diligence. Il épousa la fille du maître de poste, avant d’accéder lui-même à cet état. Prénommé comme lui Antoine, son petit-fils consacrera sa vie intellectuelle à délivrer des messages de toute urgence sur la scène parisienne. Sous sa plume, la périphrase académique du Gouvernement tenant les rênes du Char de l’État revêtira d’emblée une dignité ancestrale.

   À la révolution, Pierre, le fils de ce premier Madrolle bourguignon, monarchiste bon teint, maire de Chanceaux sous plusieurs régimes, sut s’enrichir dans le commerce de l’épicerie en gros, en spéculant sur le cours des assignats avec son beau-frère, le républicain Genreau. Sin fils unique, Antoine, avait l’esprit vif « comme la poudre de Chanceaux », expression locale issue d’une manifacture dont la proximité avait déjà effrayé Louis XIV lorsqu’il dut passer la nuit au bourg (il la fit entièrement vider pour l’occasion). Dès l’enfance du petit Antoine, un oncle prêtre réfractaire, futur évêque de Beaune, émigré en Pologne après 1830, lui apprit à déchiffrer le latin de l’inscription anagrammatique qui ornait le monument funéraire du capitaine Brigandet, érigé en 1589 dans la chapelle Sainte Anne proche de la La Borde. Croyant naïvement y déceler le doigt de Dieu, l’élève n’eut de cesse de tracer à son tour d’aussi belles lettres pour illustrer la gloire de son propre nom. Il ne manquera pas de mythifier au passage celui de son lieu de naissance, avec ses « champs et ses eaux » :

 

   « (…) Dans ma chère Côte, que son vin et son pain ont fait appeler d’Or, aux champs les plus hauts de la France qui commande aujourd’hui au monde, près de Saint Seine (la sainteté est à la source de tout), à la Source même de la Seine qui embellit la Capitale des capitales … »  (Un fidèle seul contre un siècle, 1842 – encore).

 

   Comme la Seine, Antoine Madrolle passe à Châtillon, pour y faire ses humanités. C’est une cité médiévale, étendue, avec ses églises et ses couvents, au pied de la colline où les ruines de l’ancien château entourent le sanctuaire carolingien de Saint Vorles : c’est là que le jeune  Bernard de Clairvaux, dont la mère se prénommait Aleth, a eu la vision miraculeuse de la Lactation de la Vierge. Au collège impérial, le jeune Madrolle a pour condisciple les trois frères Nisard, dont l’aîné, Désiré, allait devenir le redoutable historien de la littérature qui ramenait le romantisme à une « école de la facilité », avis qu’Antoine a toujours partagé. À Châtillon se déroulera en 1814, le Congrès entre les Alliés qui doit sceller le sort de Napoléon, peu avant que le maréchal Marmont, encore un enfant du pays, ne leur livre Paris. En 1830, le maréchal commandera, contre son gré bien sûr, mais surtout contre les insurgés parisiens, la garde royale. Traître proverbial, le duc de Raguse est le seul maréchal d’Empire à ne pas avoir son boulevard à Paris – mais il a sa place à Châtillon.

   Comme la Seine, Antoine Madrolle monte à Paris, mais lui, c’est pour y faire son droit.  Étudiant à la Sorbonne, il prend pension rue de la Huchette chez une dame de son pays, Anne-Marie Thoureau. 

Madrolle jeune

 

   En 1812, il en épousera la nièce, Adélaïde, fille du maître de forges de Larrey. En 1815, Félix Thoureau, le beau-père, sera appelé par Marmont au Conseil du Roi. Pour se montrer digne de ce beau parti, il faut à Madrolle, après avoir obtenu le titre de docteur, retourner s’abreuver du côté de Dijon. Inscrit au barreau, il y plaide en faveur du bonapartiste Maret, duc de Bassano, avec son collègue Cabet. Mais la plupart du temps, malgré de puissantes attaches dans la région, il ronge son frein en attendant le client. Ce n’est pas la situation qui convient à la hauteur de ses vues. Pour se distraire, il écrit des vers et publie, en 1814 son Dithyrambe sur la nouvelle Révolution française – la Restauration, bien sûr. Avant même les adieux de Napoléon à Fontainebleau, le samedi saint de 1814, un incendie (déjà !) se déclare à la ferme familiale de La Borde « à cause du bivouac des Autrichiens » : un an plus tard, jour pour jour, au terme de la fameuse Semaine Sainte où l’Empereur, retour de l’Île d’Elbe, a traversé la France, Pierre Madrolle fait ériger, à la mode du pays, entre quatre tilleuls qui aujourd’hui n’en sont plus que trois, une croix de pierre que l’on peut encore voir aujourd’hui, pour rendre grâce à Dieu (« et aux hommes ») d’avoir épargné sa ferme des bords de Seine.

   Comme la Seine, Antoine Madrolle remonte à Paris, nanti des recommandations d’usage, pour y briguer une chaire de « droit criminel ». Son ultramontanisme lui coûtera, au profit d’un neveu de Royer-Collard, la première place au concours, en 1828. Il devra se contenter de monter à la tribune des feuilles conservatrices, pour imputer tous les « crimes » de la Révolution à … son jury. À partir de là, il verra le « crime » partout, et d’abord dans la liberté de la presse. Telles sont les premières atteintes manifestes de la crise qui s’épanouira chez lui, dans son milieu de censeurs calotins, jusqu’à ce que l’hypertrophie de son moi finisse par le brouiller avec la Congrégation. Il loge à cette époque dans les dépendances du couvent des Carmes, rue de Vaugirard, et se répand dans le grand monde sous la houlette de sa bienfaitrice, la vénérable Mme de Genlis, prolifique écrivaine qui fut, sous l’Ancien Régime, la préceptrice des enfants du duc d’Orléans.

   Le beau-frère d’Antoine, Auguste Thoureau, est alors le marchand de bois le plus prospère de Paris. « Tu réchauffes Paris de ton bois, je l’éclaire de mes lumières » est un mot prêté à Madrolle, dont le débit d’encre jeté à la figure de ses adversaires est comparable, par sa densité, à celui des eaux de la Seine. Quand il ne peut intervenir là où il le souhaite, il aligne mémoire sur mémoire pour alerter l’opinion légitimiste quant aux (biens réels) dangers courus par le Trône et l’Autel. Outrepassant les limites de son crédit politique, il publie en 1830, sous la signature de plusieurs personnalités ultra, un Mémoire au Conseil du roi qui, s’en prenant nommément à certains magistrats républicains, fait scandale et échauffe la bile de Benjamin Constant qui s’indigne à la Chambre. Madrolle tombe sous le coup d’une inculpation judiciaire. Henrion, son ami et avocat, qui a lui-même contribué à lancer le Mémoire dans le Drapeau blanc, ne parviendra à soustraire l’auteur au verdict prononcé qu’en plaidant « l’exaltation de son imagination ». Son grain de folie deviendrait-il de notoriété publique ? Fort heureusement, il ne l’empêche pas de garder pignon sur rue, bien au contraire. En 1838, il marie sa fille aînée, Eugénie, au petit-fils du Maréchal Victor, duc de Bellune, bonapartiste rallié au légitimisme.  Ce mariage fait de Madrolle l’un des fleurons du salon de la duchesse de Bellune, qui l’héberge d’ailleurs dans son hôtel particulier du faubourg Saint-Germain.

Comme la Seine, après 1830, Madrolle se retire, pour la saison d’été, au château de Vannaire, ancien avant-poste de la frontière historique entre la Bourgogne et la Champagne, relié à la ville la plus pr oche, Châtillon-sur-Seine par la porte … Saint-Antoine. Perdue dans les bois, les champs et les vignes, à la croisée des allées de son parc, cette maison forte du quinzième siècle, après être passée entre plusieurs mains, a été agrandie et embellie au XVIIIème siècle par la famille des Du Ban de la Feuillée. Elle est flanquée d’un moulin, d’un pigeonnier (apanage des demeures nobles, car Vannaire est une seigneurie) et surtout d’une chapelle à clocheton.

Vue Vannaire


   De l’autre côté, le Mont-Lassois surplombe la vallée de la Seine. C’est la « colline inspirée » du Châtillonnais, au pied de laquelle on découvrira, un bon siècle plus tard, le « vase de Vix », le plus grand bronze antique que l’on ait exhumé à ce jour. Là, Antoine Madrolle peut jouer les hobereaux sans particule, et voisiner avec sa belle-famille Thoureau, qui, depuis la vente des biens nationaux, a investi plusieurs gentilhommières aux alentours. S’il prend désormais à Vannaire ses quartiers d’été, il n’y prend pas racine. Il se contente de  se faire  parfois hisser dans les arbres de son parc, pour « y écrire plus près de Dieu », dans une cabane spécialement aménagée à cet effet. Tel est le point de départ de la légende, familiale et locale, d’Antoine Madrolle, prophète douteux mais « fou littéraire » certain. Tous les chemins menant à Rome, la Seine l’y mène aussi, à plusieurs reprises, pour y valider le crédit obtenu auprès du Saint Père.

   Comme la Seine, Madrolle descend jusqu’à Rouen, mais lui bifurque vers Caen, d’où il remonte le cours de la Seulle pour se rendre à Tilly, à la rencontre du papetier (pape tiers ?) Vintras, avec lequel il est entré en correspondance depuis qu’en 1839 il a eu vent de ses « apparitions ». Conquis par le personnage, il va jusqu’à jouer de son influence pour faire installer (c’est de famille) la poste au bourg le plus proche. Il ne se doute pas encore que le chemin de Tilly sera pour lui celui de Damas. DE théologien orthodoxe qu’il se piquait d’être, il virera hétérodoxe. De hiérarque, hérésiarque. À son retour à Vannaire, il ouvre les vannes à un torrent de prophéties : Législation de la Providence, Système du Monde, etc. Tant qu’il s’abstient de dévoiler son appartenance à une secte condamnée par le Vatican et dont le gourou va être mis sous les verrous, il connaît à Paris son heure de gloire.

   Comme la Seine, Antoine Madrolle effectue, à la mort de son père en 1845, un retour à ses sources chanceliennes, où son héritage de fils unique fait de lui un riche propriétaire terrien. Bien nanti à Chanceaux, il vend Vannaire (à ceux qui, quinze ans plus tôt, le lui avaient vendu) et se rend à Sion-Vaudémont, où la secte s’est installée, et où il assistera à l’intronisation de Vintras par les frères Baillard. En 1852, après la débandade de la communauté, qui lui a personnellement fait frôler l’excommunication, il hébergera Quirin Baillard, ainsi que deux « sœurs » de la secte, prenant l’une d’elles à son service comme cuisinière.

  Comme la Seine, il se risque enfin, à l’âge de soixante-quatre ans jusqu’au Havre, se jette comme elle dans la Manche et gagne Londres en 1855 pour y rendre visite à Vintras exilé. Ensemble, ils font tourner les tables. Il en résultera un dernier ouvrage, L’Esprit Saint des tables animées, qui vaudra à Mad Roll une mention au Sottisier de Bouvard et Pécuchet (« Le tabulisme est, suivant M. Madrolle, le grand événement dans l’histoire de l’humanité, sans excepter la Rédemption »). Au retour, dans un dernier sursaut d’énergie, il traverse aussi la Méditerranée jusqu’à Alger où il envisage de refonder le Carmel en terre de mission, comme le malheureux Cabet a prétendu réaliser son Icarie dans le Nouveau Monde. Au cours de son voyage solitaire, ce « vieillard » écrit à sa famille une lettre dont n’a été conservé que le touchant post-scriptum en forme d’aveu : « Entre mille raisons de premier ordre d’être attaché au Prophète à jamais, je trouve celle de ma reconnaissance pour vous aimer de plus en plus … ». De retour à Paris, il apprend que la marquise de Bellune, qui s’est remariée, vend son hôtel de la rue du Regard.  Elle n’est donc plus à même d’assurer un pied-à-terre parisien aux époux Madrolle, qui déménagent rive droite, au faubourg Poissonnière, fief des Thoureau.

   C’est là qu’il meurt, le 14 avril 1861 dans l’immeuble qui abrite aujourd’hui le lycée Lamartine. Son corps est ramené à Larrey, où l’abbé Duquesnay, chargé de son éloge funèbre, loue « sa candeur » - est-ce ainsi que l’on désignait pudiquement à l’époque l’aliénation mentale ? « Ici repose, dans la paix du Christ, Antoine Madrolle, docteur en droit » déchiffre-t-on encore sur la pierre tombale qu’il partage avec son épouse Adélaïde au cimetière « aérien » (car haut perché au-dessus du bourg) de Larrey, sis au lieu-dit …  Faubourg Saint-Germain, ornée de l’épitaphe Scientia et fide claruit : « il éclaira par la foi et la science ».

   Grâce à lui, la réconciliation entre l’une et l’autre, chère à toute hérésie gnostique, est clandestinement admise en terre consacrée.

   Comme la Seine, Antoine Madrolle a décrit, sans jamais accéder à la Sainte Table du pouvoir en exercice, bien des méandres intellectuels et surtout caractériels. Avec le retour historique ils nous apparaissent aujourd’hui comme autant de zigzags politiques entre les extrêmes, droite et gauche, sans oublier l’extrême centre de la verticale céleste, mais aussi comme autant de secousses sismiques entre deux polarités (et popularités) contraires, de source cléricale mais d’embouchure laïque : l’ultramontanisme et le gallicanisme.



Madrolle en son temps

 

    À Madrolle, le Rivarol de 1842, dictionnaire satirique des célébrités contemporaines, consacre une notice fleuve. À travers une cascade d’antinomies explosant en oxymorons, son auteur, Fortunat Mesuré dit Fortunatus, met le doigt sur l’ambivalence schizoïde de sa personnalité : « Le plus savant et le plus ignorant, le plus estimé et le plus dédaigné, le plus modeste et le plus orgueilleux, le plus fou et le plus sage, le plus pieux et le plus diabolique, le plus connu et le plus inconnu, le pire et le meilleur de tous les hommes de cette époque qu’il aime de toute sa charité et qu’il hait de son mépris. Ses œuvres, dont toutes les vérités sont naïves et cyniques, communes et sublimes ; dont les beautés et les erreurs font croire à un accouplement d’ange et de démon, charment et repoussent, scandalisent et font sourire, élèvent et écrasent la raison. Il mérite des sifflets ou des apothéoses, une couronne d’immortelles ou de sainfoin, une loge à Charenton ou des statues sur la place publique. Dans l’impossibilité de pouvoir complètement cet homme aujourd’hui, je m’en laisse effrayer avec délices. »

   Dans la foulée de cette énigme sans clé, deux portraits littéraires sont consacrés à l’auteur du Prêtre dans le siècle, dans des collections qui constituent le pendant clérical des biographies de poche laïques d’Eugène de Mirecourt. La première, parue en 1843, à l’enseigne de La Renommée, est si élogieuse qu’elle semble avoir été commandité, sinon rédigée tout entière par son sujet. « Voici une de ses existences exceptionnelles qui apparaissent ça et là le long des siècles, comme ces monuments isolés que le voyageur rencontre quelquefois dans le désert », trompette d’entrée son signataire, Henri Bretonneau.  « En présence de ces éclatantes exceptions du monde moral, la pensée n’est pas moins interdite que le regard ne l’est en face des pyramides inattendues de la solitude. L’une et l’autre apparition inquiètent le jugement, et toutes deux cependant attirent l’attention par leur étrangeté même ». Loin d’y être passée au crible, la validité des prétentions « prophétiques » de Madrolle y est prise pour argent comptant. Non moins que celle de l’œuvre, l’évidente bizarrerie de l’homme est, elle aussi, portée à son crédit : « Il n’est pas, selon Bretonneau, jusqu’à la physionomie de M. Madrolle qui ne retrace le caractère spécial de cet écrivain unique. Ses traits sont mobiles comme son esprit. Tour à tour gai, mélancolique et rêveur, il se montre nécessairement dominé par de vives préoccupations intellectuelles. Il doit être discret, oublieux de sa vie matérielle, et parle par saccades, souvent avec audace, toujours avec autorité, mais aussi avec bonté ». 

   Quoi d’étonnant, dans ces conditions, si la méthode de travail d’un tel écrivain relève, elle aussi, du prodige ?  « M. Madrolle, à qui les tours de force sont familiers en littérature, est homme à faire un volume en quinze jours, en huit jours, en un seul jour, s’il le fallait. Il y a plus : il ne fait pas ses ouvrages, ils se font tout seuls. Voici le mot de l’énigme : au fur et à mesure que l’idée d’un travail utile se présente à son esprit, il l’enregistre soigneusement : c’est le titre d’un ouvrage futur. Il recueille ensuite, il rassemble sous ce titre, comme sous un même toit, tous les matériaux qu’il rencontre, butine ça et là dans les souvenirs et les méditations, note ses idées, ses impressions, et peu à peu la liasse grossit et s’enrichit de documents précieux. C’est alors que M. Madrolle se met à l’œuvre, à son heure, et surtout à l’heure de l’ouvrage. Quelques jours suffisent, en effet, pour édifier avec ce chaos ; il prononce le mot créateur : Fiat lux, et tout est dit. Le livre compte lui-même ses feuillets, s’assimile toutes les notes, revêt la forme qui lui convient, donne signe de vie, et marche à ses destinées, c’est-à-dire au but que la Providence a marqué ».

   Comme à la Seine, il arrive à Madrolle de déborder de son lit, inondant alors éditeurs, libraires et lecteurs de ses crues dévastatrices.

   S’il faut en croire son intervieweur avant la lettre, ce n’est pas la passion des livres qui anime cet intellectuel patenté : « Parmi les singularités qui distinguent le caractère de M. Madrolle, il faut signaler son antipathie pour la majorité même des meilleurs livres. Im les regarde comme des monuments historiques qui n’ont de bon que les dates et les faits, et, comme il dit, la tradition. Aussi n’en voit-on aucun dans son cabinet de travail, lequel du reste ne manque pas d’une certaine élégance, en dehors cependant de toute recherche. Un de ses oncles lui a légué, dit-on, naguère, la plus belle bibliothèque de Paris après la Bibliothèque royale ; mais il n’y met le pied qu’à regret, et encore était-ce pour la mutiler, au profit de ses œuvres et de celle des autres … »  Aurions-nous affaire, sous le masque de l’érudit, à un terroriste des lettres ? Bretonneau relève le défi : « Dans un siècle comme le nôtre, si fier en paroles et si lâche en action, il n’y a qu’un nom digne de M. Madrolle, c’est celui de HÉROS LITTÉRAIRE ! … »  Saluons bien bas, et passons, comme on le fait parfois, trop vite, devant les bouquinistes des quais de la Seine.

   La seconde marque de considération critique portée à l’œuvre madrollien est moins flagorneuse. Comme en témoigne la correspondance du grand homme, elle a été moins facile à susciter. Dans la série des Biographies du clergé contemporain, rédigée pour A. Appert, éditeur, sous le pseudonyme d’ « Un Solitaire » , par Hippolyte Barbier, Madrolle, en 1846, occupe le numéro 107. À la différence de son prédécesseur de La Renommée, l’exégète dissimule mal, sous une ironie voltairienne, l’irritation que lui cause son sujet : « M. Madrolle est un homme de génie. Depuis le bedeau du dernier village avoisinant Quimper-Corentin, jusqu’au Pape, et depuis la terre jusqu’au ciel, toute la nature intelligente proclame le génie de M. Madrolle. »  Puis c’est un nouveau portrait physique qui, comme s’il venait de sortir de la pièce, fait entrer dans la familiarité du personnage : « Avez-vous vu Monsieur Madrolle ? Vous avez vu quelqu’un d’assez haute stature, maigre, légèrement voûté, portant perruque et lunettes, marchant, causant, composant, imaginant avec la fougue de l’aquilon et l’air jaune d’un alchimiste aux aguets, faisant ainsi toute chose (…) Il est malaisé de définir M. Madrolle. Qu’on l’envisage sous une face ou une autre face, M. Madrolle ne ressemble à personne (…). Et de plus, M. Madrolle, qui possède une assez belle fortune, affectionne une mise simple, j’allais dire indigente. Suivant l’idée de Plutarque, il prend son corps tout uniment pour le sac de son âme, et le traite en conséquence. »

   Un tel dédain des apparences n’empêche pas notre héros de mener grand train : « M. Madrolle fréquente ce qui s’appelle le grand monde, et ne laisse d’y mugueter à force de génie. Sa courtoisie respire le bouquin et, pourvu que l’on comprenne, un parfum d’apocalypse : Dandy sacro-saint, Paul-Ermite de salon, candide et bilieux Méphistophélès (…). Pour comprendre jusqu’à quel point M. Madrolle ne ressemble à personne, il faudrait étudier sa vie au microscope et en analyser les détails infinis ; à moins d’une puissance de Titan, je n’en viendrai pas à bout. De prime abord, c’est une masse confuse et bizarre d’agents ennemis qui s’entrechoquent et se dévorent l’un l’autre ; c’est comme un violon pressé par vingt archets à la fois sur toutes ses cordes, c’est un incontestable tohu-bohu. Mais du fond du chaos jaillit la lumière, et le désordre même doit enfanter l’ordre, sauf erreur. Par la puissance du travail et du génie, ces éléments divers étant mis en fusion se tordent, craquent, et s’assimilent effroyablement ».

   Le style, c’est l’homme.  Selon Barbier, celui de Madrolle « est indéfinissable, tout de même que ses idées. Il n’a pas de style, mais il a quelque chose de plus, c’est-à-dire tous les styles ensemble. Il est fils de Tacite et de Ménage, de M. de Maistre et de Nicolas Machiavel, de Jean-Paul Richter et d’Amelot sieur de la Houssaie, et de tout le monde. Il a, comme on dit, le nez de l’un, l’oreille de l’autre, et ainsi de suite : il ressemble à chacun ; et, je vous le dis, M. Madrolle ne ressemble encore à personne ».

   N’aurait-il que celui-là, au moins Madrolle aurait-il l’avantage d’exciter la verve sarcastique de son biographe. Laissons-lui donc, pour sa défense, le mot de la fin, ou presque : « On dira, on a déjà dit, je le sais, il y a mieux, on doit dire que ma littérature est bourrasque, mon style acéré, mes jugements hardis, audacieux ; je répondrai, comme jadis Lamotte, et peut-être avec plus de raison et d’autorité que lui : mon style est dur, d’accord, mais fort de choses. Et je puis le dire sans orgueil : il ne me serait pas difficile de faire, pour rire, si je voulais, des pages à la Chateaubriand. »

portrait madrolle[1]

 

Madrolle e(s)t moi

 

   D’une lointaine lecture de La Colline inspirée, je n’avais pas retenu le nom de Madrolle. À Vannaire, son ancien fief du vingt-et-unième département français, je n’ai moi-même eu l’occasion d’élire domicile intermittent qu’à l’aube du vingt-et-unième siècle.

   A posteriori, consultant un ouvrage consacré au Châtillonnais, j’ai appris, sous la plume de l’érudit local René Paris, qu’un « fou littéraire » nommé Antoine Madrolle avait, plus de cent cinquante ans auparavant, résidé à Vannaire « y grimpant aux arbres pour y écrire plus près de Dieu ».

   De toute leur hauteur, il laissa choir, en 1847, La Feuille éternelle opposée aux feuilles de tous les jours et à celle de tous les siècles. Je n’ai jamais eu, quant à moi, l’agilité requise pour grimper aux arbres, à plus forte raison pour y écrire. Mais quelle agilité d’esprit m’a-t-il fallu déployer pour parvenir à appréhender le parcours intellectuel de mon prédécesseur en ces lieux !  Quelles qu’aient pu être, sub specie æternitatis, nos divergences de vues dans presque tous les domaines, le spectre d’Antoine Madrolle, nouveau baron perché, tel un point d’interrogation vivant, me faisait signe.

   Ma … perchè ? J’ai cherché.

   Nulle trace de Madrolle dans Le dix-neuvième siècle à travers les âges, Denoël, 1984, pavé dans la mare du « socialoccultisme » lancé par Philippe Muray (Philippe, pas « Mathieu, l’inventeur du gaz d’éclairage »), mon ancien condisciple au collège Notre-Dame de Bury, (alors) Seine-et-Oise. De la collusion, à première vue paradoxale, ici dénoncée à grand fracas entre l’exigence, présumée et révolutionnaire, du progrès social, et celle, présumée réactionnaire, de la tradition ésotérique, Madrolle, transfuge désorienté de l’ultramontanisme, eût pourtant fait figure de parangon.

  Après avoir risqué le grand écart idéologique vers l’utopie progressiste, il se plaît, à force de superstition gallicane, à la retourner comme une toupie. Initiateur, par son fameux « Culte du moi », de la littérature française du vingtième siècle, Maurice Barrès est allé le repêcher dans le sillage de Vintras, comme une carpe japonaise à la naissance de la Seine.

   D’une ancienne lecture de Là-Bas, j’avais moi-même gardé en mémoire le nom de Vintras, éclipsé chez Huysmans par celui de l’abbé Joannès, personnage inspiré de l’abbé Boullan, qui s’autoproclama  successeur du « Prophète ».

   À la lettre près Vintras, c’était Vingtras, héros autobiographique de Jules Vallès. S’il en était besoin, le g de Vingtras aurait précisé l’origine de ce patronyme laïc d’enfant trouvé, qui procède manifestement d’une déformation orale du nombre vingt-trois. Était-ce le jour légal de la déclaration mensuelle des naissances d’enfants non reconnus ? Je n’ai pas eu la possibilité de le vérifier, mais, comme le suggèrent ses deux occurrences littéraires, il y a gros à parier que, dépourvu d’ascendance identifiable, ce nom-nombre marque ceux qui le portent pour la vie. Pour pallier son défaut d’empreinte terrestre, reste à le transcender… par le ciel (l’actuel archevêque de Paris porte, lui aussi, le nom de Vingt-trois).

   « Tout juste en face de notre place, à l’église de Charmes, évoque Barrès dans ses Cahiers, un charmant petit vitrail daté du quinzième siècle et qui représente des jeunes seigneurs accostés par des squelettes. On m’a expliqué, depuis, que c’était le Dyt des trois morts et des trois vifs (…). Je crois que cette image est à l’origine de beaucoup de mes pensées. Je ne sais pas si elle est pour quelque chose dans l’habitude où je suis de vivre en société avec certains morts, de coordonner ma vie avec la vie de certains morts, mais elle l’illustre. Et cela, je le vois dans cette belle rencontre (…). »

   Comme le vitrail de Geneviève de Brabant dans l’église de Combray pour le narrateur de La Recherche, celui de l’église de Charmes fut donc pour Barrès l’icône mère de certains de ses personnages, au premier rang desquels figurent les trois frères Baillard de La Colline inspirée. Reconstruite après trois guerres et trois invasions, Charmes et les rives de la Moselle n’abritaient plus, le jour de ma visite, qu’un vaste dépôt forain de caravanes sans chameaux.

   Père de l’idéologie indo-européenne des trois fonctions – le guerrier, le paysan, le prêtre – Dumézil (Georges, comme « le chauffeur de la locomotive en flammes ») osa publier à la fin de sa vie un petit livre où il s’interrogeait sur la viabilité historique de certaines prophéties de Nostradamus : Le Moyne noir en gris dedans Varennes (Gallimard, 1984), malicieusement sous-titré Système du monde, Tome I. Malheureusement, la mort l’a empêché de publier le tome II, à plus forte raison le tome III …

   Bibliographe des fous littéraires, le voisin de la galerie Duval-Dunner, 7, rue des Trois-Frères à Montmartre, Roger Langlais (Roger, pas « Georges, le fondateur des assurances du Dragon »), avait des lueurs sur Antoine Madrolle. Pour éclairer ma lanterne, il me prêta Les excentriques disparus, où Simon Brugal (pas Brunet)  fait état de l’obsession trinitaire propre à son cas. Dans les années 1990, la galerie a fait fonction de vitrine ouverte sur la place publique de l’Association française de pansémiotique, animée par les « Trois frères » Sünder, Daligand et Duval. Comme chacun sait, le premier est l’auteur d’un nouveau « Système du monde », fondé sur l’identité numérique, mais aussi métaphysique, du zéro et de l’infini. Que ce système n’ait pas encore été validé par l’institution scientifique relève, à première vue, d’une censure comparable à celle qui, en son temps, frappa Galilée.

   Le 17 février 2000, jour du cinquante-troisième anniversaire de ma naissance, j’ai voulu commémorer, dans le parc détrempé de Vannaire, le quatrième centenaire du bûcher de Bruno (Giordano), porte-parole philosophique du Système du monde selon Copernic, et auteur du Banquet des Cendres. J’ignorais encore, à cette date, que le 17 février 2000 était aussi le cent-cinquante-sixième anniversaire de la mort de Lamennais, modèle de Madrolle dans le passage du légitimisme clérical au socialisme laïc. À force de cabales en tous genres, ce dernier l’a pourtant surpassé, feu et flamme couvant sous la cendre, dans la fureur, la fièvre et la folie.

   Difficile de résister à l’envie de réduire en Cendres La Théologie des Chemins de fer, de la vapeur et du feu, lorsque Christiane et Marc Kopylov, des Éditions des Cendres, m’en ont fait la proposition. D’abord prévu en un seul volume pour 2001, puis, dans la collection De trois en trois, pour 2002, cet ouvrage d’Antoine Madrolle, préfacé par le texte que vous venez de lire, n’est finalement paru, c’est chiffré, qu’EN DEUX MIT LE TROIS. Entre la rue des Trois-Frères à Paris, et la rue des Trois-Frères-Baillard à Sion, en passant par la rue des Cendriers, siège social des éditions des Cendres, le lien numérique est trouvé - par la bande … dessinée ?

 

 

 

 

TROIS FRÈRES UNYS.

TROIS LICORNES DE

CONSERVE VOGUANT AU SOLEIL DE MIDI

PARLERONT

CAR C’EST DE LA LUMIÈRE QUE

VIENDRA LA LUMIÈRE

ET RESPLENDIRA

LA CROIX DE L’AIGLE.

 

 

 Bruno DUVAL

Bruno Duval

Vannaire, 2003-2009 

 

 

 

 

 


 

 




 

 

 

 

Publié dans MADROLLE - Antoine

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article