Noël ARNAUD présente _ LOUIS DE NEUFGERMAIN 1574-1662

Publié le par I.I.R.E.F.L.

 

 

 

Noël ARNAUD

« Louis de NeufGermain, poète hétéroclite »

 Bizarre, numéro spécial

Les Hétéroclites et les Fous littéraires

Avril 1956 N° IV

 


LOUIS DE NEUFGERMAIN

 POÈTE

HETEROCLITE

 

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Exemplaire aimablement prêté par Jean-Louis Bailly

 

 

 

En faveur de Neufgermain, Jupiter avait suivi les conseils de Voiture, du grand Voiture, et il avait pris ce décret :

 

... Quel qu'il soit, je le déifie,

Et veux, je vous le certifie,

Que sur Parnasse ou en chemin,

Cinquante veaux on sacrifie

Au beau Monsieur de Neufgermain.


Mais quand, sur une plainte que les lettres B, C, P, Q et autres avaient déposée par la plume de M. Patris pour s'être vu refuser l'honneur d'entrer dans le nom de Neufgermain, le même Jupiter avait répondu : 


B, C, S, armés avec L

Et, P, T, joints à leur querelle

Espérant s'y mettre en crédit

Dans ce beau nom veulent paraître

Et n'est pas même à ce qu'on dit

Jusques au Q qui n'y veuille être,

 

Etc., etc.

 

Il faut donc les rendre contentes

Et je ne vois à leurs attentes

Aucun remède assez puissant

Si ce n'est que cet homme rare

Ait nom Bdelneufgermicopsant,

Mais ce mot est un peu bizarre.

Pourtant pour le mieux il me semble

Qu'ainsi nous les mettions ensemble,

Jointes d'un éternel amour,

Et renvoyons à Palamède,

Qui le premier les mit au jour,

Le Q avec X, Y, Z.


Alors Neufgermain s'était retourné contre ce Dieu insuffisant et avait lancé contre Jupiter la menace d' « un plus puissant que lui, Roi des espaces imaginaires » :

....................................................

Et quoi ! je vois sans sentiments

Jupin mêler les Eléments

Et troubler par conseils étranges,

Le repos des pauvres humains

Quand il défait par ses mélanges

Les lettres qu'ils font de leurs mains.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . .

Et qui plus est cet inhumain,

Qui fit le nom de Neufgermain,

S'efforce de lui ôter l'Etre ...

Soit tyrannie, ambition,

Misanthropie ou passion,

L'on voit que d'atteintes mortelles,

Pour les défaire et renverser,

Il confond consonnes et voyelles ...

Il les mêle et met sans raison

En Neufgermain comme en prison

Close, sinon X, Y, Z,

Et les mortels sont étonnés

Que jusqu'au Q de Palamède

Ce brouillon met encore son nez.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . . . . . . . . . . .

Qui peut montrer qu'en ce beau nom,

Toutes voyelles sont, sinon

O qui par sa forme sphérique

Environnant cet Univers

Rend les caractères d'Afrique

Confrères de celui d'Anvers.

 

La colère de Neufgermain était concevable. Officier de Gaston d'Or­léans, frère unique du Roi, ce prince ne l'avait-il pas nommé son poète hétéroclite? N'était-ce pas ce titre de « poète hétéroclite de notre très cher frère unique le Duc d'Orléans» que le Roi reconnaissait à son « bien-aimé » Louys de Neufgermain dans le privilège accordé en l'an de grâce 1637 pour la publication et la distribution dans tout le royaume de la première et de la deuxième partie des Poésies et rencontres du Sieur de Neufgermain? Enfin n'était-il pas l'ami de tous les grands de l'Etat, à commencer par Mon­seigneur l'Eminentissime Cardinal Duc de Richelieu qui se plaisait à l'en­tendre réciter ses poèmes ?

      Louis De Neufgermain

 

 

Il faut dire que Neufgermain n'était pas n'importe qui. Unique poète hétéroclite et salué comme tel par ses confrères en littérature (les poètes communs) et par les belles dames, les magistrats, les grands capitaines, il était sinon l'inventeur, du moins l'utilisateur systématique, obstiné et génial d'une forme poétique qui en vaut bien une autre, celle qu'il appelait rencontre sur les noms, ({ tantôt par syllabes d'iceux finissant les vers, tantôt les coupant en deux, tantôt rimant richement sur la dernière syllabe, tantôt par rimes plates, étant ces irrégulières et extraordinaires conceptions de [son] hétéroclite esprit ». Qu'on ne nous oppose pas l'inspiration? Nul plus que lui, en son siècle, ne la reçut. On peut en juger d'emblée par la dédicace de son premier livre, Les Poésies et rencontres du Sieur de Neuf­germain, poète hétéroclite de Monseigneur frère unique du Roy, imprimé par commande de mondict Seigneur (à Paris, chez Jacques Jacquin, rue des Maçons proche Sorbonne, 1630) : ({ Monseigneur (c'est à Gaston d'Orléans qu'il s'adresse), Monseigneur, ayant plu à votre grandeur m'honorer du titre et qualité de votre· poète hétéroclite, pour mettre devant vous, mes poésies extraordinaires et irrégulières conceptions, j'ai cru inspiré d'Apol­lon et des Muses, comme enfant du Parnasse, être de mon devoir de vous faire part de ma vision des Dieux aux Iles de Charenton, en l'une desquelles et la plus belle où je fus transporté par Pégase sommeillant sur ce Mont par une obscure nuit, m'apparurent en songe les dieux et les déesses qui passaient la rivière à nage suivant leur Jupiter porté dessur son Aigle volti­geant à fleur d'eau, devant lequel Vulcan comme grand Maitre de son Artil­lerie, gouverneur de son Arsenal et surintendant de ses forges, nageait seulement d'une main, portant la foudre de son altitonnance de la droite et l'élevant de peur de la mouiller, quand réveillé au doux murmure des eaux, je trouvais que mon songe contenait vérité ... ». A l'aurore, un Dieu ({ semblant un Adonis » se présente devant les dieux et les déesses et les éblouit de sa magnificence, ils lui rendent hommage et lui font les plus beaux présents, puis ils disparaissent ne laissant à portée de vue du poète que Bacchus, Apollon et Diane. « J'aperçus cette chasseresse, reprend Neufgermain, brosser par bois et par halliers, qui faisait avec ses chiens un grand dégât, et de son cornet ton ton comme si ce que j'oyais et voyais signifiait que ce fût à Gaston, et qu'il fut cette divine face révérée des Dieux, ô moi, moi glorieux, dis-je alors, et raisonnant aussi en quelle langue je le pourrais raconter pour être la plus belle et convenable à si divin sujet. Ce bouffon Bacchus, que je ne voyais pas derrière moi, prit la parole et dit: en langue de carpe, de mouton, de veau, de bœuf parfumée; auquel je répondis : ivrogne, qui te fait être ici? et riant dispàrut, me demandant qui m'avait dit son nom d'avoir si bien rencontré. Mais Apollon qui de tout temps favorisa mes vœux, pour me tirer de peine, me dit bénignement à l'oreille: en langage des Dieux, c'est-à-dire en rimes. Et moi de rimer en gas, en ton, en co, en gneux, en cra, en mail, en tant de sortes que pour lors je m'épuisai sur la veine, sur quoi je fis ces vers comme en épidémie : 

 

Jé tant rimé, tant rimonné,

En bat, en tru, en ton, en din,

Sonné sonnets, et sansonné,

Que ma rime tarit soudain. »

 

Le volume offre dès les premières pages un bel exemple du lyrisme neufgermanique. C'est une poésie dédiée « à Monsieur Le Cogneux, Chan­celier de mon dit Seigneur » et qui se termine par ces vers :

 …………………………………………

 Président qui porte coco

Bon Chancelier point rechigneux,

Si parfait que rimant en co

Par un air fait sur co et gneux

Je chanterai co co co co

Cocriquo Monsieur Le Cogneux.

 

Bien d'autres, toutes, seraient à citer, qui jouent sur les plus vieux noms de France et leur donnent un cachet que l'Histoire s'est chargée depuis d'estomper. Voici, cependant, la conclusion d'un poème qui pour n'évoquer point une princesse du sang, n'en est pas moins chargé d'une intense émotion esthétique 

 

 

Cham - copie

A Mademoiselle Dinton.

………………………………………

Toute dévote hait le badin

Qui va au prêche à Charenton,

Elle n'aime aussi le mondain,

L'homme méchant, un faux téton,

Sonnette au col, son chien fait din,

Et de son luth elle fait ton,

Par musique de ton et din,

Dame harmonie c'est Dinton,

Son luth faisant dre lin din din

Et sa voix faisant ton ton ton.

 

 

Aux dernières pages de ce recueil, on trouve diverses pièces de louange à Neufgermain ; elles sont signées de Voiture, de Patris, de Des­marets, etc., d'un Monsieur de Boissac (peut-être Pierre de Boissat qui fut premier gentilhomme de la chambre de Gaston d'Orléans et l'un des membres-fondateurs de l'Académie Française) dont on nous laissera reco­pier ces quelques lignes d'un éloge soigné :

 

Il ferait mille vers sur le jaune d'un œuf ...

Bref tous les mots français qui finissent en œuf,

Ceux à qui le destin fait rencontrer un ger,

Et ceux qui par nature aboutissent à main,

Ne sauraient mieux rimer qu'au brave Neufgermain,

 

d'un certain Monsieur Chavaroche, enfin, qui anagrammatise le nom de Neufgermain en Ange de Minerve.

Il est temps de préciser que, d'après ses biographes les moins hési­tants, Louis de Neufgermain était né en 1574 ; nous ajouterons qu'il mourut en 1662, chargé d'ans (comme un simple calcul permet de l'inférer), mais - semble-t-il - démuni d'honneurs : ses protecteurs avaient quitté ce monde et l'hétéroclite de quatre-vingt-dix ans ne pouvait guère tenter les nouveaux mécènes (1).

 

 

(1) Quand, au fort de sa crise de mazarinade, notre grand Cyrano de Bergerac faisait, en 1649, le compte des silencieux, des oubliés, de toutes les victimes du temps, maquerelles, bateleurs, poètes, il évoquait déjà lé désarroi du Sieur de' Neufgermain :

 

Neufgermain ne dit pas un mot,

Les Muses ne l'ont plus pour Morne.

(Le Ministre d'Etat flambé.)

 

Nous ignorons le reste et si ce mutisme prenait fond sur la misère, l'alcoolisme, l'alié­nation mentale, la fatigue, la peur de la police ou la résistance. II est sûr que Neufgermain se taisait; il ne devait jamais plus retrouver la parole.

 

 

Sept ans après les Poésies et rencontres, Neufgermain avait publié La Seconde Partie du Livre intitulé les Poésies et rencontres du Sieur de Neuf­germain, Poète hétéroclite de Monseigneur Frère unique de Sa Majesté, Par commandement de mondit Seigneur, sans lieu, sans mention d'éditeur, mais avec privilège du Roi valable pour les deux ouvrages comme il a été dit plus haut.

 

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C'est peut-être dans cette seconde partie que les « rencontres » sont les plus émouvantes (nous parlons [de] poésie). Affaire de goût mise à part, ce second et, hélas ! dernier volume de l'œuvre néo-germaine réunit les textes qui ont le moins souffert de l'actualité et qui peuvent suffire à la gloire d'un maitre digne d'être reconnu à travers les temps et les modes pour s'être justement servi de la mode, de son office auprès du pouvoir et des contraintes que l'un et l'une imposent, afin de donner à l'assiette sociale un branle fort plaisant. Il faut prendre au pied de la lettre ce que Bayle dit de lui - comme toujours car le secret de Bayle est dans son absolue rectitude de langage, qu'on nomme « ambiguïté » - : « Poète un peu fou, pour ne rien dire de pis... Sa méthode favorite était de faire des vers qui finissaient par les syllabes du nom de ceux qu'il louait. C'était une gêne qui lui faisait débiter mille impertinences, et un galimatias si ridicule, qu'il ne faut pas s'étonner qu'on se divertit à lui proposer des noms qui lui donnassent un peu d'exercice. »

 

Oui, Louis de Neufgermain servait de jouet au Duc d'Orléans, au Car­dinal de Richelieu et aux beaux esprits de ce temps-là, mais pour que ce jouet fonctionnât, pour que cette toupie soufflante (selon le mot d'André Breton à propos d'Ionesco) consentit à tourner, il était nécessaire que les beaux esprits l'alimentent de leur propre substance, qu'ils livrent à sa fantaisie ce à quoi ils tenaient le plus et qui les fondait en puissance : leurs noms. On appréciera le sort que Neufgermain leur réservait en lisant les deux pièces qui suivent, extraites de la Seconde Partie des œuvres du poète hétéroclite.

 

Noël ARNAUD

 

 

- A Monseigneur le Mareschal de Créqui, les syllabes du nom finissant les vers.

 

DIALOGUE

 

Le Cavalier Dom Franqui - La Bergère

 

LE CAVALIER

Belle, d'où êtes-vous?

LA BERGÈRE

 

Je suis de Saint-Fiacre,

Monseigneur, où j'appris cet air Lacochiqui, Que vous m'oyez chanter sur ce mien petit acre, En faveur d'un héros.

 

LE CAVALIER

 

Quelque Duc ou Marquis ?

Pourquoi le chantez-vous ?

 

LA BERGÈRE

 

Il m'a donné du sucre

En m'oyant fredonner sur la syllabe qui.

 

LE CAVALIER

 

Si vous dites son nom, vous en aurez du lucre,

Et si vous baisera le Seigneur Dom Franqui.

 

LA BERGÈRE

 

Sachez que les vertus, exemptes du sépulchre, Ont charmé mes esprits: N'enquérez pas de qui?

 

LE CAVALIER

 

Suffit, c'est un guerrier connu plus loin qu'à Chtucre,

Les grésillons chantant créqui, créqui, Créqui.

 

- A Monsieur Lope.

 

Grande question fut sur la diction Lope,

Entre gens de savoir Haplopin et Haplope,

Contestant sur la mer, si syncopant, calope

Pour Calliope on dit, si Pégase galope

Ou s'il vole, et s'il est ferré par un Cyclope,

Si courant et volant encore il s'éclope;

Et que lui fait aussi éclopé son envlope,

Si ce cheval était du temps de Pénélope,

Si diffère emporter son lopin ou sa lope :

Que Neptune aperçu, qui des flots se dévlope

Avec Suisses marins, tambours battant loplope,

Leur dit, saisis d'effroi, faisant leurs lippes loppe,

Si fort qu'ils prononçaient pour chaloupe chalope :

Vous lipus liplopants, qui liplopez liplope,

Langage liploplier par les syllabes lope,

Lope est un nom d'héros, et cet héros est Lope.

 

 

Publié dans NEUFGERMAIN - Louis de

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Clovis Simard 01/08/2012 14:03

voir mon blog(fermaton.over-blog.com)