Onomatopoétique Brisset

Publié le par I.I.R.E.F.L.

 

 

 

Walter REDFERN

Professeur émérite. Université de Reading. Angleterre

 

 

 

 

Onomatopoétique Brisset

 

 

Brisset s’oppose à l’aléatoire par moyen des calembours d’une façon encore plus éhontée que Christopher Smart, bien que la Bible ait aussi inspiré ses théories et en même temps les cadences de sa prose.1 Après un service militaire de longue durée, Brisset travailla pendant bien des années pour l’administration des chemins de fer (qui jouissent, paraît-il, d’une impeccable santé d’esprit). Dans ses temps libres il s’efforça d’une manière tout à fait séduisante de saisir la signification, fût-elle démentielle, du chaos de l’évolution humaine. Dès l’enfance il est obsédé par la décomposition et la reconstruction des mots. De plus, en observant de près les grenouilles, il saute d’une comparaison irréprochable entre le frai et le sperme des hommes à une analogie élaborée entre le corps d’une grenouille complètement étendu et celui d’un homme qui nage. Et alors par un autre saut, il passe des coassements batraciens à notre parler de bipèdes. Ce faisant, il file un calembour visuel et sonore. Pendant des décennies, Brisset s’acquitta consciencieusement de son travail de journée, mais sa tête, ou la partie créatrice de celle-ci, était ailleurs.

Mu - copie

MU, plasticienne

Encre de chine. 2008.

Création originale pour l'I.I.R.E.F.L.

© Tous droits réservés MU. Collection Marc Ways/ I.I.R.E.F.L.

 

 

 

Il est indéniable que l’homme descend en fin de compte de quelque amphibie. Aussi la fable brissetienne de notre descente des grenouilles bat-elle à plates coutures le mythe de Genèse. Les grenouilles version Brisset parlent couramment le français, même si leur parler doit être traduit ou translitéré par Brisset pour le rendre compréhensible. Les grenouilles sont les premiers expérimenteurs vocaliques. La grenouille, il faut l’admettre, a bien l’air espiègle, ludique. Comme le calembour, elle glisse entre les doigts. En tant que linguiste amateur sujet à la moquerie des autres, Brisset fait preuve d’une sympathie fidèle et à l’égard du calembour communément méprisé et à l’égard de la grenouille inexpicablement mésestimée. Bien mieux que les fossiles, le langage nous apprend tout ce dont nous avons besoin ; l’univers est littéralement un audiolivre. “Voyons où ces ancêtres étaient loges : l’eau j’ai […], loge ai […], l’auge ai.” 2 Foucault glose comme suit: “Dans le langage en émulsion, les mots sautent au hasard, comme dans les marécages primitifs nos grenouilles d’ancêtres bondissaient selon les lois d’un sort aléatoire. Au commencement étaient les dés.”3 Foucault omet Dieu, ce qui change tout.

Anti-papiste fou de Dieu (car les religions organisées ont trahi la Parole originelle), Brisset se croit rempli du souffle divin. Cette visitation, ou cette infestation, le convainc qu’il est l’interprète désigné des desseins de Dieu. Depuis toute l’éternité Brisset fut une lueur, une idée en germe, dans les yeux caves de Dieu qui voit tout. Ce Dieu brissetien est en effet un dieu fripon ou un décepteur divin, qui joue avec gravité au cache-cache avec les êtres humains, et qui les mystifie par son double parler. (Bien avant Brisset, la Cabale interprétait les Ecritures comme un jeu de lettres inventé par Jéhovah). “Mais Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages” (Corinthiens, 1,1,27). Pour Brisset, le calembour est précisément “cette chose méprisée” (OH, pp.102-3). Il aurait pu ajouter que la disponibilité des calembours fait partie intégrante du Logos lui-même, qui fait la navette entre le corporel et le spirituel (et le spirituel peut aussi faire rire), entre le figuré et le littéral : le Verbe fait chair. Plus ou moins autodidacte, Brisset croit avoir pigé la plaisanterie céleste. Pleinement conscient des desseins clandestins de Dieu, Brisset mélange donc allègrement théologie et philologie dans un salmigondis génial. Puisqu’il entend des voix qui viennent de là-haut, il n’est pas étonnant que la phonologie le magnétise.

La Grande Loi qu’il annonce est ainsi conçue :

Le rapport existant entre les idées différentes exprimées par un son identique ou une suite de sons identiques ou semblables amène naturellement l’esprit à trouver la formation de la parole, laquelle ne fait qu’un avec la création de l’homme (SD, pp.147-8).

Le calembour, ce sosie phonique, est donc aborigène. Les “faits” linguistiques doivent par tous les moyens être accommodés aux postulats de Brisset. Un linguiste plus sobre que Brisset, Roger Brown, commente ainsi la question de l’origine du langage :

Tant qu’il n’y aura pas de preuves vraiment convaincantes, la question de l’origine nous offre un choix de mythes, et dans ce choix nous exprimons nos convictions au sujet de la nature essentielle du langage et de l’homme lui-même.4

Brisset incorpore un phénomène évidemment fortuit — l’assimilabilité de nombreux mots séparés — à son propre système de signification organisée, son histoire idiosyncratique du monde. “Depuis plus de seize ans que notre pensée ose pénétrer dans le temple de Dieu, nous n’y avons jamais trouvé de non-sens” (GN, sans pages). Le monde est plein à craquer de signifiance (et n’oublions pas le mot-valise pour les calembours : “signifiancés”). Brisset convertit toujours le hasard à la nécessité. Les secrets de l’univers se trouvent enfouis dans les mots, qui sont les preuves matérielles de ses arguments. Comme le calembour (le pun) est à la base de tout, le credo brissetien devrait s’appeler le punthéisme.

Au commencement de la vie, la Parole fait le mort, se tient coite. Au seuil de l’âge de l’Absurde, cette foi certaine tant en Dieu qu’en le langage qui ne ment jamais suffirait seule à singulariser Brisset. Un esprit comme le sien veut que le monde ait une signifiance plus entière et plus inébranlable que des mentalités plus orthodoxement saines n’y chercheraient jamais. Croire que la similarité acoustique entre les mots secrète une coïncidence authentique entre eux rend Brisset, tout génial qu’il soit, bon à enfermer. Si elle existait réellement, une telle signifiance tous azimuts serait hautement déconcertante, voire aussi désespérante qu’un univers dénué de sens. Il ne nous resterait rien à faire que le contempler, ébahis. Alors que l’oligarchie du 1984 de George Orwell entend déréaliser et vider le langage, Brisset désire le bourrer jusqu’à la gueule.

Sa fixation sur les mots est franchement orale : “Tous les mots ont été sucés, tétés, aspirés, léchés” (SD, p.310). En retravaillant l’évolution humaine, Brisset récrit l’étymologie, qui s’associe souvent étroitement avec le calembour. Depuis l’aube de l’écriture, et sans doute avant celle-ci, des étymologistes tant populaires qu’érudits ont été inspirés à proposer des propositions dingues. C’est là la tradition cratyliste : on croit à un rapport nécessaire entre les formes phonique ou orthographique des mots et ce qu’ils désignent. C’est donc une tradition téléologique, bien qu’elle s’écarte rarement de la variante ludique. De même que dans l’étymologie “populaire” (dont sont bien entendu capables les esprits les plus fins), nous voyons chez Brisset un désir insatiable de ressemblance et de symétrie.

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André STAS, écrivain & plasticien.

“Turlute eus-tu ?

Collage original pour l'I.I.R.E.F.L. 2008

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© Tous droits réservés André Stas. Collection Marc Ways / I.I.R.E.F.L.

 

 

Brisset jongle avec les mots “sexe” et “excès”. A ses yeux et à ses oreilles le langage s’avère profondément érotisé. Il n’est guère surprenant que Foucault dresse les zozores et se monte le calembourrichon. Il arrive que Brisset sonne comme un “plagiariste par l’anticipation” (terme pataphysicien pour leurs précurseurs), ou comme le sonné lacan, qui affectionne le même calembour que voici : “Le diable était un père sévère criant : persevere ! c’était aussi un père vert, le vieux pervers” (SD, p.256). Breton disait que les mots font l’amour.5 Selon Brisset, par contre, le langage lui-même naît de la force sexuelle (OH, p.85). Il stimule donc les mots endormis, les remotive, quelle que soit l’entorse violente qu’il faut leur faire afin d’expliquer le présent à partir du passé. De ces mots réanalysés il construit des fables par un procédé de métanalyses répétées qui anticipe Michel Leiris. La décomposition, de par sa nature même, fertilise l’humus, ainsi que l’a dit Beckett : “Décomposer c’est vivre aussi”.6 Voici une métanalyse de Brisset : “L’ai eu noeud à t’ai ique; lunatique” (OH,p. 63). Prononcez cela comme si vous suiviez un cours de phonétique ou repassiez au ralenti un incident du match. La tête de Brisset a dû calembourdonner sans répit de consonances. Il va, comme un enfant qui suit le joueur de flûte d’Hamelin, là où les sons le mènent. Tout est ce qu’on le dit être ; les sons sont la vérité même. Brisset combine phonologie et sémantique.

Selon Lecercle, “la langue fait en quelque sorte de la provocation. Elle offre à Brisset trop de tentations.”7 Qui oserait lui reprocher d’y avoir cede ? C’est en effet donner au violeur les coudées franches : les mots en minijupe invitent au viol. Et pourtant pour Freud, quoique d’une façon plus équitable, le fait est clair comme l’eau de roche : “Le langage va à notre rencontre par une complaisance linguistique.”8 Cette théorie insère la possibilité de la folie dans le langage même.

On a suggéré que Brisset était paraphrène ; la paraphrénie est une des formes multiples de la schizophrénie.9 Les symptômes en sont : créativité délirante, systématisation excessive ; le paraphrène a toutefois un sens très sûr de la réalité. Il peut avoir la tête qui plane, mais les pieds qui collent à la terre. Une étude clinique d’un autre “délire d’interprétation”, conduite par Paul Guiraud, raconte le cas d’une malade qui prétendait que son mari laissait une tabatière en corne sur la table de chevet, afin de lui donner à entendre qu’elle était cocufiée. Elle raisonnait logiquement, “puisque les malades croient que cette allusion par calembour est faite volontiers par des personnes mal intentionnées.” La cachexie (trouble de l’esprit) est souvent, pourrait-on dire, cache-sex(uelle). Une deuxième malade se croyait être Jésus fait femme, et en même temps l’Hexagone : “En effet, je me suis livrée à de nombreux amants, donc la raie de fondement a été publique, donc je suis la République.”10 Elle essaie ainsi de donner de la dignité à son comportement irrégulier, de lui imposer une forme et une signification acceptables. Le langage, Brisset l’a deviné tôt, est une machine à fabriquer les calembours, en mouvement perpétuel.

Bien que Breton louât, ou accablât, Brisset d’un humour “de reception”, involontaire (un peu à la façon de la “culpabilité objective” refilée aux accusés lors des procès pour l’exemple staliniens), Brisset avait en effet pleinement conscience de ses jeux de mots excentriques, par exemple ce jeu sur Esaü : ‘Le pelu plut tant qu’il plut, mais quand il devint méchant il ne plut plus.’(OH, p,109). Ici Brisset joue des variations sur des mots homophones (plut/plaire, plut/pleuvoir [uriner], ne…plus). L’humour de Brisset est sérioludique, jocosérieux. Il constitue très probablement une attaque préemptive contre ses détracteurs ; il s’agit de représailles anticipées.

Immanquablement, Brisset réagit du tac au tac à ce que Culler baptise “l’appel [téléphonique] du phonème.”11 Cet homme calembourré est une de ces rares créatures authentiquement dénuées de toute timidité, toute fausse honte, en face des calembours. Faire des jeux de mots pertinents est son mode naturel, Il ne prend pas la défense des calembours, qui sont son moyen principal d’attaque. D’ailleurs, il reconnaît paisiblement qu’on “ne découvre que ce qu’on cherche.”(GL, p.145). Il sait très bien qu’il invente une histoire alternative de l’univers et du langage, mais sans doute préfère-t-il sa contre-réalité, plus substantielle en tout cas que certaines formes de la réalité virtuelle d’aujourd’hui. Lequel est le plus fin, celui qui favorise ou celui qui conchie les calembours ? Ne serait-ce pas l’indice d’une santé d’esprit peu commune que d’être aussi alerte que Brisset aux aspects indubitablement délirants du langage ? Brisset défie certaines de nos plus paresseuses suppositions à propos de la folie.

Sans aucun doute vaut-il mieux réfléchir à l’analogiste démoniaque qu’est Brisset, ou broder sur lui, que le lire. Il se répète maniaquement, et a souvent l’air de déménager (à la française). Dans le calembour, là où les sceptiques distinguent des différences inconciliables (anomalies), et le hasard, les croyants voient des ressemblances (analogies), et la nécessité. Après avoir fait des recherches de longue haleine à “l’Enfer” de la Bibliothèque Nationale sur les “heteroclites” du dix-neuvième siècle tels que Brisset, Queneau conclut avec une hargne toutefois magnanime : “Des hyperinconnus qui prétendent à la paraméconnaissance. Bref, on aura tout vu. Effectivement, il faut avoir tout vu.”12 Ainsi parle le véritable encyclopédiste. Brisset peut, en son propre nom, contre-attaquer. Il accuse les naturalistes d’avoir été “devant la grenouille comme le linguiste devant le calembour : pétrifiés et aveugles.” (SD, p.211). Les grenouilles mènent à l’homme ; le Logos est francophone. On se retrouve en plein dans un nombrilisme cher non seulement à Brisset mais aussi à ses compatriotes.

Penchés sur la distorsion spatiotemporelle provoquée par les élucubrations brissetiennes, on peut très bien avoir le vertige. Sa tête à lui calembourdonne sans cesse de vocables, et il fait tournoyer la nôtre. Cocteau disait que nous portons tous à notre intérieur un schizophrène ; et Pierre Boureade, à propos de Queneau, déclare que “le calembour introduit la folie dans le langage.”12 Mais Brisset voyait peu-être plus juste, et y trouvait ladite folie dès le commencement.

Brisset échappe à la théorie statique, réfrigérante d’Emerson pour qui le langage serait “de la poésie fossile.”13 Les mots, pour Brisset sont bien en vie, elles bondissent et folâtrent, comme les grenouilles. Brisset demeure troublant. On ne peut ni le faire entrer de force dans une case de tout repos, ni à tête reposée dans une camisole de force.

Etymologiquement, “onomatopée” veut dire “qui forge des mots.” Bien qu’il ait juré que néologiser était impossible, parce que tous les mots existaient depuis le commencement, Brisset n’a jamais rien fait d’autre que récrire la langue française. Brisset est onomatopoétique.

 

Walter REDFERN. Université de Reading

© Tous droits réservés Walter Redfern

 

Publié dans BRISSET - Jean-Pierre

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albin 27/05/2010 13:07


lire et relire brisset.
unique et indémodable.