Paulin GAGNE

Publié le par I.I.R.E.F.L.

Compte-rendu, par Bruno Duval dans Les Cahiers de l'Institut N°01


PAULIN GAGNE, L'HISTOIRE DES MIRACLES…

Paris, Éditions des Cendres, 2008.

In-12 broché de 72 pages. 12 €.

501 exemplaires numérotés

Reproduction de l’édition originale de 1860 « Chez l’auteur »

 

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Dans un documentaire fluvial magnifiant, sans grand risque d'erreur, sa belle image patriarcale, le philanthrope Michel Serres regrette d'avoir été nourri au lait analytique du "meurtre du père" alors que, sur les champs de bataille du siècle dernier, c'étaient plutôt les fils qui avaient été sacrifiés. Pour deleuze-et-guattarienne qu'elle puisse paraître, cette réaction anti-œdipienne avait été, dès le siècle avant-dernier, anticipée jusqu'à l'absurde par l'éternel candidat à toutes les élections de son temps – une grande nouveauté démocratique – Paulin Gagne (1808-1876), promoteur, comme remède à la famine, de la "philanthropophagie": mangez-vous les uns les autres, et vous cesserez de mourir de faim.

  Selon Queneau, "la philanthropophagie est évidemment une imitation de la communion chrétienne, et Gagne s'identifie avec le Christ ; on peut y voir aussi un écho du repas totémique, et alors, en tant que Fils, Gagne devient le manducateur du Père." Swift, on le sait, proposait à des électeurs fictifs de manger les enfants pauvres, et, en 1868, Gagne pouvait avoir eu ouï dire de sa Modeste proposition.., parue en français en 1859 parmi ses Opuscules humoristique. Certes, tel Saturne dévorant ses enfants, l'ecclésiastique Swift se met lui-même du côté du Père, mais n'est-ce pas pour mieux laisser sous-entendre la proposition inverse ? Et, de Gagne, l'archimonarque n'est-il pas lui-même une préfiguration d'Ubu ?

  Quoi qu'il en soit, à tous les étages, "l'humour noir" (tendance cannibale), y… Gagne. C'est facile, mais, avec un nom pareil, comment Gagne aurait-il pu ne pas devenir "Avocat des fous", ne pas se présenter aux élections, et ne pas y perdre toute sa fortune. Fort heureusement, au jeu d'échecs des "Fous littéraires", qui perd…Gagne, c'est Duchamp qui l'a dit, c'est Blavier qui l'a fait, et bien fait, en faisant courir sa bibliographie illustrée d'extraits sur une bonne trentaine de pages sur papier bible.

  Comme par un fait exprès, celle-ci commence par un opuscule en vers déplorant… la première catastrophe ferroviaire française, qui a inspiré à un autre laissé pour compte du barreau de Paris, Antoine Madrolle, une Théologie naguère rééditée aux Cendres, comme aujourd'hui l'Histoire des miracles renfermant une dédicace à Mme Gagne, un préambule historique, l'histoire de ma mort, les mémoires de ma vie miraculeuse et le bonheur du crucifiement…, avec, pour tout appareil critique, un prière d'insérer de Simon Brugal (Firmin Boissin) datant de 1890 (in Excentriques disparus, réédition Plein Chant, 1995). Moins intello que Madrolle, et surtout moins punaise de sacristie dans sa croyance en Dieu, l'imaginatif Gagne n'a jamais dédaigné les prestiges de la versification narrative. Parmi les kyrielles de vers épiques, narratifs, dramatiques, dont les Cendres, fort heureusement, nous épargnent la lecture, on trouve, chez lui, plus d'une remarque de bon sens, et surtout une attitude morale qui, à bien des égards, préfigure ce qu'il est convenu d'entendre par « modernité ». Pour tout avocat qui se respecte, tout criminel est fondamentalement innocent et son juge coupable. Semblablement, pour l'interné occasionnel Gagne, le fou est normal et son gardien anormal. Certes, pour n'avoir pas lu, comme l'avait fait Madrolle, Proudhon, Leroux ou Hegel (ne parlons pas de Marx), il ne va pas jusqu'à incriminer la société tout entière, mais le cœur y est.

   À la différence de la plupart des candidats qui, encore aujourd'hui, se présentent régulièrement à toutes les élections, Gagne fait montre d'une candeur qui plaide en faveur de sa propre cause.

  "Lorsque la révolution de 1848 éclata, je fus obligé de me mêler, comme tout le monde, au mouvement. Je fis tout ce que je pus et devais pour établir la conciliation et la véritable fraternité. C'est sans doute à cet esprit conciliateur que je dus l'honneur d'être nommé membre du conseil municipal, premier adjoint et bâtonnier de l'ordre des avocats. – J'eus l'intention de me mettre sur les rangs comme candidat à la Constituante. Ainsi que tous les autres compétiteurs, je débitai force harangues sur tous les tréteaux publics du département de la Drôme. Je jetai par les fenêtres un argent dont j'avais besoin, et j'eus l'honneur et le bonheur de n'être pas nommé…"

   Pour n'être point poète, Gagne, ignorant tout du romantisme, n'en est pas moins habile versificateur, comme on pouvait l'être au dix-huitième siècle. En témoigne, dans la seconde moitié du petit recueil des Cendres, le Bonheur du crucifiement, Poème à réveils, en douze chants et plusieurs miracles.

   Sur une mare de platitudes, l'Esprit divin souffle - çà et là - à son zélateur un sens satirique qui, à force de prendre les mots au contre-pied de la lettre, mène à la lucidité critique:

 

Savez-vous bien pourquoi, docteurs aliénistes,

Vous êtes presque tous, dit-on, des aliénés ?

C'est parce que Dieu fuit les matérialistes

Qui dans les inspirés voient des hallucinés.

 

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Bruno DUVAL

 

 

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