Paulin GAGNE, par Touchatout. Le Trombinoscope 1873

Publié le par I.I.R.E.F.L.



Paulin GAGNE littérateur, homme politique et prophète français, né à Montoison (Drôme), le 8 juin 1806, de parents petits propriétaires.


Pendant les premiers mois qui suivirent sa naissance, le jeune Gagne se montra déjà très excentrique. Il magnétisait sa nourrice, et, pendant qu'elle dormait, lui tatouait sur les seins des signes cabalistiques. Il fit ses premières études à Montélimar et les termina à Valence.


Reçu avocat, il plaida une seule fois, à Paris, pour un jeune homme de vingt-trois ans, accusé de trente-deux vols et de tentative d'assassinat, qu'il défendit de la manière suivante :

 
« Messieurs les jurés, le triangle régénérateur du progrès, dont la brouette phosphorescente a déjà triomphé sur le mont de l'archimélodie, trouve dans nos cœurs les échos perpendiculaires d'un omnibus sacré qui éclate en clameurs fraternelles !... L'innocence du détroit de Gibraltar terrassé par les pontifes de la céleste omelette de Pierre l'Ermite, élève les âmes ; et les divins accents de l'apocalypse qui raffermit l'archi-louange de la revalescièreïde, ont franchi les espaces du triumvirat rédempteur de la foi-vermicelle-immortalité !... »

 

 

 
Cet éloquent plaidoyer n'ayant pas suffi pour faire acquitter son client, M. Gagne prit le métier d'avocat en dégoût, et se fit poète. Il publia successivement divers ouvrages de deux ou trois mille vers chacun, qui tous sont d'une correction académique.

 
Le vers de M. Gagne est toujours irréprochable sous le rapport de la mesure, de l'euphonie et de la cadence. Il coule mélodieusement, s'étale avec majesté, et s'épanouit invariablement dans une de ces rimes si magnifiques et si riches, que celles de Banville, à côté, semblent avoir été achetées au Temple.


Quant à l'idée qui préside à ces poésies si douces à l'oreille, elle est également d'une grande clarté. Avec trente-cinq ou quarante années d'études des rébus de l'
Illustration, un homme bien constitué peut aisément comprendre les poëmes de M. Gagne ou tout au moins, en avoir l'air.

 

En 1843, M. Gagne fit paraître le Monopanglotte, ouvrage dans lequel il demandait que l'on créât une langue uniforme pour tous les habitants du globe ; ce projet avait assurément du bon et fut, depuis, souvent remis en question ; mais le difficile était toujours de décider à quel idiôme on donnerait le monopole, et l'on assure qu'Albert Wolff combattit à outrance l'idée de M. Gagne, parce qu'il se disait : Je ne veux pas de ça du tout... Si l'on tire au sort, et que ce soit la langue française qui sorte, je serai obligé de l'apprendre.

 

Après la révolution de février 1848, M. Gagne alla se faire nommer conseiller municipal à Montélimar. On nous raconte qu'il apporta dans ces nouvelles fonctions ce génie novateur qui le distinguait, et proposa à ses collègues plusieurs réformes municipales fort ingénieuses, entr'autres, le remplacement de tous les chemins vicinaux par une route unique et portative qui servirait pour tout le département. Les conseillers municipaux de Montélimar, gens un peu terre à terre, ne comprirent pas l'immensité de ce projet, et M. Gagne dut y renoncer; mais non sans se promettre d'en faire un poëme en cinq mille vers, sous le titre : La Monoroutéide ou le triomphe de l'archi-locomoteur.

 

Le 28 avril 1853, M. Gagne épousa Mlle Elise Moreau, auteur elle-même de plusieurs romans et qui, depuis, collabora à presque tous les ouvrages de son mari. – L'œuvre la plus... volumineuse de M. Gagne est l'Unitéide. Nous avons eu le bonheur de lire ces vingt-cinq mille vers, et ils nous ont démontré, clair comme le jour, que la théophobie, en s'alliant au philolosofluide, devait, par la force des choses, se combiner avec le latronum de la bestialorgie et, passant naturellement par le démounas de l'aurithéocratie, de la socialoforce, de la vinicultivrogne et de l'archimondeade, se confondre et s'abîmer dans la panthéolâtrie et le concubigamoratoire. Une fois que nous avons su cette sublime vérité par cœur, nous avons été très-heureux, parce que l'on est toujours bien aise d'avoir quelque chose à répondre aux gens qui viennent vous réciter certains passages... impénétrables de Victor Hugo.

 

Après avoir publié un grand nombre de brochures, fondé plusieurs journaux ou revues dont nous n'énumérerons pas ici les titres fantaisistes, M. Gagne tenta d'entrer dans la vie politique et se présenta aux élections du Corps législatif, en mai 1863, comme candidat « surnaturel, universel et perpétuel ». Les électeurs ne comprirent pas tout ce que ces dénominations leur offraient de garantie pour reconquérir la liberté de la presse et le droit de réunion, et M. Gagne eut la douleur de voir prendre sa candidature archi-rénovatrice comme une charge de carnaval. Il n'en renouvela pas moins l'expérience en 1869, mais sans un meilleur résultat. Notre avis est que les Parisiens eurent tort de dédaigner M. Gagne ; ils étaient alors engoués de MM. Jules Favre et Jules Simon, dont la douce opposition, réglée comme par un tourne-broche mécanique, ne leur était pas d'un plus grand secours que ne l'eût été celle de l'auteur de l'Unitéide. Nous ajouterons même que le 26 octobre 1869, M. Gagne, tout candidat blackboulé qu'il fût, sut enseigner leur devoir aux députés de la gauche, en allant, tout seul avec son parapluie archi-humanitaire, protester au pied de l'obélisque contre le sans-gêne de VÉLOCIPÈDE père, qui avait illégalement prorogé le Corps législatif.

 

Paris s'amusa beaucoup de cette folie ; mais constata avec amertume que ses députés n'étaient guère capables d'en faire de semblables. – Une création triomphale de M. Gagne fut sa Philanthropophagie. Il découvrit cette nouvelle vertu après une terrible famine qu'avait supportée l'Algérie. Désolé de voir les habitants de ce malheureux pays mourir de faim, il proposa de les autoriser à se manger entre eux en commençant par les plus vieux. Et comme M. Gagne, qui est avant tout un philosophe et un moraliste, n'ignorait pas qu'en fait de vertu civique, il faut, avant tout, prêcher d'exemple, il annonça que lui, le premier, il se dévouerait… comme exécuteur, si l'on manquait de gens de bonne volonté pour se faire les équarrisseurs de leurs cousins-germains. – Depuis déjà quelque temps, M. Gagne n'a rien mis au jour de saillant en fait de moyens pratiques de sauver le monde. Il semble s'être retiré sous sa tente, quelque peu dépité des succès de M. Jean Brunet, son concurrent le plus direct. – Il se contente d'envoyer de temps à autre des quatrains aux journaux, qui les insèrent religieusement et de l'air que prend tout homme bien élevé pour répondre au passant hérissé qui l'accoste, en lui disant : Je suis Louis XVII : « Sire !... Entrons prendre un bock au café, vous me donnerez votre bénédiction !... » Tout récemment, pourtant, M. Gagne a fait parler de lui. Profitant de la visite du Shah de Perse à Paris, il a annoncé qu'il se faisait naturaliser Persan. La raison qui a pu pousser M. Gagne à cette extrémité nous est inconnue. Quelques personnes ont cru voir dans cet acte, en apparence insensé, une ironie cruelle à l'adresse de nos institutions politiques actuelles. Elles ont prétendu que M. Gagne préférait être sujet d'un roi barbare qui cherchait à avancer, que citoyen d'un pays civilisé qui marchait à reculons ; nous laissons à ces calomniateurs d'un gouvernement de combat adoré, la responsabilité d'une aussi coupable interprétation. Il est évident qu'avec du parti pris et de la mauvaise foi, on peut toujours donner aux choses les plus simples une signification méchante.

 

Au physique, M. Gagne est un superbe vieillard, aux traits réguliers et austères. Il est toujours vêtu de noir avec un soin extrême et une grande propreté.

Comme apôtre, il manque de poux. – Il porte une grande barbe blanche qui lui sied à merveille.

 

 

Sa voix est grave, pénétrante. Dans la conversation, il s'anime, s'échauffe, s'exalte et, quand on l'entend déclamer de ce ton d'inspiré, d'illuminé, de prophète : « La  salutéïde est dans la théophobie du commumismoratoire de  l'esclavaqe-vampire ! » on ne peut s'empêcher de se dire : Mon Dieu !... qu'il doit être beau demandant chez une fruitière pour cinq sous de fromage de Brie. 

D'ailleurs le meilleur homme du monde, M. Gagne est poli, aimable et obligeant.

Son grand œil magnétique vous entre jusque dans l'estomac. En somme, il est bien établi jusqu'ici que presque tout le monde à Paris s'amuse et rit de M. Gagne ; mais ce qui n'est pas encore bien prouvé, c'est que ce n’est pas lui qui se moque des autres.

                                                                                                                                                                                                         Juillet 1873.

 

 

Illustrations de Christian ARNOU. Paulin Gagne dans tous ses états. Créations Originales pour l’I.I.R.E.F.L 2008
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