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SACRÉS FOUS LITTÉRAIRES ! par Éric Poindron

Publié le par I.I.R.E.F.L.

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Si les fous en tout genre sont fort nombreux et les littéraires presque autant ne croyez surtout pas que les « fous littéraires » sont légion. En effet, notre sujet ne supporte guère l’arithmétique et un demi fou plus un littéraire à demi ne feront jamais un « fou littéraire », espèce rare, singulière, mal connue et, pour tout écrire, en presque voie d’extinction. Insistons toutefois sur le presque puisque, depuis peu, une société savante et incongrue s’est donnée pour mission – sous la houlette de Marc Ways, libraire et collectionneur, et Marc Décimo, écrivain et universitaire – de redorer le blason de ses figures étonnement lettrées mais hélas aussi ternies.

En ce début de XXIe siècle, en une époque fade ou le politiquement correct et la pensée unique sont de règle, où la raison n’est que ruine de la fantaisie, il est venu le temps d’exhumer et de considérer enfin – pour éviter que ne meurt une seconde fois les grandes œuvres des petits auteurs – la cohorte des « fous littéraires, Hétéroclites, excentriques, irréguliers, outsiders, tapés, assimilés et tous les autres…»

Désormais, il existe un institut (I.I.R.E.F.L, Institut International et d'Explorations sur les Fous Littéraires) et une revue  du même nom qui porte haut les couleurs de la folie littéraire. Ecoutons sont président, Marc Ways, en énoncer la presque profession de foi :

« C’est avant tout le  travail de toute une équipe. Un président sans son équipe n’est rien. Et une équipe sans un président qui soulève les montagnes, n’est rien. Nous sommes complémentaires  et nos différences font l’unité de nos recherches & travaux. C’est notre diversité qui tire l’Institut et les Cahiers vers le haut. Nous sommes très exigeants pour nous mêmes et envers tous les contributeurs. Nous n’avons pas droit à l’erreur. Nous sommes attendus au tournant.

Nous suscitons des convoitises et de nombreuses personnes aimeraient bien mettre la main sur le gâteau : comme disent les mêmes : « Pas même en rêve, n’y pensez pas »

 

Le gardien, membre du comité scientifique de la dite revue, en ses qualités de bibilopathonomade, a souhaité inviter quelques membres distingués à éclairer nos chancelantes lanternes. Aussi, bienvenue chez les fous, mais littéraires…

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Le gardien - bibliopathonomade : Messieurs, qui êtes vous ?

Marc Décimo : Marc Décimo, maître de conférence habilité à diriger des recherches, Régent du Collège de ’Pataphysique. Le résultat d’une longue tradition littéraire en quête de sensations d’exotisme, « d’impressions d’Afrique » si vous voulez. L’univers d’un auteur qu’on découvre doit troubler.J’ai essayé d’écrire sur un certain nombre de sujets lorsque le besoin s’en faisait sentir. Marcel Duchamp disait qu’il ne comprenait pas qu’on en soit encore à lire Mallarmé, Lautréamont et Rimbaud alors qu’existaient Jean-Pierre Brisset et Raymond Roussel. Il m’est donc apparu urgent de faire une thèse sur Brisset ; on en avait trente-sept neuf sur Proust, trente-huit trois sur Queneau, et rien du tout sur Brisset. J’ai commencé mon travail dans les années 1980 et ça fait 20 ans que ça dure. Là vient de sortir en poche L'Esprit de la modernité révélé par quelques traits pataphysiques – ou Le Brisset facile (Les Presses du réel).

André Stas : André Stas, écrivain, imagier, Régent de la Chaire Fondamentale des Travaux Pratiques d’Aliénation Mentale au Collège de Pataphysique.



Tanka : Doctorant en langue et littérature de françaises (Université McGill, Montréal). Je rédige une thèse sur le paradigme de la folie littéraire. Passions en vrac : Queneau, Vian, Jarry, pataphysique, excentricités et marginalités littéraires et artistiques…


Marc Ways
: T’es de la police…. ? Marc Ways, président et fondateur de L’I.I.R.E.F.L. Je n’ai aucun titre, ni diplôme ; Mai 68 a eu raison de ma scolarité et j’ai été viré du Lycée. Merci, en fait… Autodidacte et fier de l’être. Formé à l’école de la vie. Grand fanatique d’estampes. Dingue de Jacques Callot depuis l’âge de douze ans. Passionné d’Art, de livres et de fous littéraires

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Qu’est-ce qu’un fou littéraire ?

 

Marc Décimo : Cette appellation a été donnée par Charles Nodier en 1835. Elle a été constamment reprise, notamment par Raymond Queneau et André Blavier. En dépit des questions qu'il soulève, ce terme est aujourd'hui générique mais assez complexe à définir et discutable. Comment définir ce qui est « littéraire » de ce qui ne le serait pas ? Ce qui serait « fou », de l'autre versant ? Comment caractériser l'hétéroclite ? Par des faisceaux de traits : idées aberrantes à défendre coûte que coûte (dont, selon les époques et les lieux, la frontière dépendrait), mégalomanie, absence de doute… ? Le « fou littéraire » ne manque pas de sel et s'il vient à lui en manquer, sa nullité devient par équivalence une qualité.

André Stas : Jusqu’à présent, il est de coutume de considérer comme tel un écrivain qui, sans maître aucun, publia (le plus souvent à compte d’auteur) un ou plusieurs ouvrages qui ne lui valu(ren)t aucun disciple. Aucun retentissement possible, aucun lectorat pour ces Objets littéraires non identifiés.

Marc Ways : Bien malin, celui qui pourra répondre. C’est un concept qui voit le jour avec Charles Nodier, repris par Messieurs Queneau & Blavier. Mais d’autres approches existent : Lacan, Foucault…
L’Institut a aussi pour vocation de faire évoluer les définitions anciennes. Ne devons-nous pas vivre avec notre XXI ème siècle en faisant voler en éclats certains concepts ? Nos illustres prédécesseurs étaient très attachés à la notion de «  publication à compte d’auteur ». Nodier insiste sur le fait que le livre doit être imprimé. Queneau et Blav emboîtent le pas.
Je serais plus nuancé et puis, je n’aime pas les doctrines, les concepts rigides ; tout est évolution, la notion de F.L., aussi est en pleine mutation. Les outils de comm évoluent, le reste suit avec. Un exemple : les blogs ne remplacent-ils pas l’édition à compte-d’auteur ?
 
Selon vous, quels sont les conditions à remplir pour être « classé »  dans les fous littéraires ?

 

Marc Décimo : Il faut des auteurs qui ont couché par écrit des choses qui ne tiennent pas debout. Un type richissime qui passe sa vie et une partie de sa fortune à réaliser le livre encyclopédique et définitif sur la brouette à travers les âges. Un autre s'inquiète de savoir d'où les sons, les phonèmes du français proviennent, et il trouve. Par exemple, Paul Tisseyre Ananké-Hel ! écrit pour démontrer que l'homme a imité les cris des bêtes préhistoriques, mammouths, aurochs et autres. On tient un sujet lorsque cette inventivité extravagante vous fait sourire intérieurement et laisse perplexe. Le fou littéraire échappe aux savoirs en vigueur et il ne doit pas réussir à franchir le seuil de la croyance sociale.


André Stas : Assez paradoxalement, d’avoir été découvert par les traqueurs du genre.

Tanka : Blavier vous dirait d’abord de mettre en italique ou entre guillemets l’expression de fous littéraires.  Et il n’a pas tort.
Pour les questions deux et trois, je vous renvoie d’abord ici à la conférence que j’ai prononcée dans le cadre du colloque Les fous littéraires et artistiques, tenu à la Bibliothèque nationale de France le 1er avril 2009 (intitulée « Pour une histoire de la folie littéraire.  De Charles Nodier à André Blavier : en quête d’immoralité »).  [En libre consultation, semble-t-il, à la BnF.  Je n’ai pas la possibilité, malheureusement, de vous donner une copie du texte.  Le colloque a été filmé par les soins de la dite BnF].
En quelques mots, je me contenterai de dire que ces questions sont fort complexes et prêtent à beaucoup d’ambiguïté (Queneau et Blavier m’auront déjà plagié par anticipation sur cette réflexion). 
En effet, la locution et le corpus causent problème. 
La locution : l’association des termes « folie » et « littéraire » est quelque peu péjorative.  Bien après ses recherches initiales sur la question, Queneau note dans son article sur « Defontenay » dans Les petits romantiques français qu’il vaut mieux « parler non de “fous littéraires”, mais d’“hétéroclites” ».  On n’est pas plus avancé me direz-vous !  Je vous sens insister : qu’est-ce qu’un fou littéraire ?  Vous imaginez bien que je vous renverrai principalement aux définitions de Nodier et Queneau. 
Le corpus : pourquoi exclure généralement (et légitimement) les mystiques, occultistes, spirites, socialistes, et autres illuminés, visionnaires, théosophes… comme le font Blavier, Queneau et d’autres, à l’encontre de Gustave Brunet par exemple (Les fous littéraires.  Essai bibliographique sur la littérature excentrique, les illuminés, visionnaires, etc.).  Parce qu’ils sont bêtement sots et médiocres ?  (pour paraphraser Queneau dans Comprendre la folie), ou alors qualifiés à tort de fous, d’aliénés ?  Parce qu’ils sont trop éloignée de notre compréhension par leur mode de pensée théologique ? (Queneau encore).  Ou encore pour restreindre un corpus qui tend à être très englobant ?  Sans oublier que la « catégorie » de la folie littéraire (certains préférerons par ailleurs employer le terme d’excentricité littéraire et culturelle) et ses constituants varient considérablement dans le temps et selon les cultures.  C’est donc dire qu’on arriverait peut-être à une piste de réponse en historicisant la question.  Mais c’est là tout le projet de ma thèse !  Je vous prie d’être un peu patient !

Marc Ways : Publier à compte d’auteur. Ne rencontrer aucun succès, ne pas avoir d’article dans la presse. Pas de disciple, ne pas faire école ou secte. Rester dans un oubli et un isolement total. C’est dingue, non…. 

 

Etes vous fous, littéraires, ou les deux ?

Marc Décimo : Tout dépend de l’idée que vous vous faites de la folie et de la littérature. Tout dépend de la lorgnette. Cependant, pour ne pas esquiver, disons que les universitaires sont des variétés de fous littéraires qui ont la particularité de s’entourer de garde-fous, pour tenter d’éviter de dire ou d’écrire des bêtises, ce qui ne les empêche pas forcément. Quant à la littérature, n’est-on pas en train d’en faire, là ?


André Stas : Nous sommes des érudits mutants, du seul Sérieux qui soit : le Sérieux pataphysique.

Marc Ways
 : Je ne suis ni fou, ni littéraire. Suis un pragmatique avec les pieds sur terre et la tête sur les épaules. Mais pour monter un tel INSTITUT, il faut être complètement BARGE, de chez Barge…. En vérité, je vous le dis….

 


 Le gardien - bibliopathonomade : Messieurs, qui êtes vous ?

Marc Décimo : Marc Décimo, maître de conférence habilité à diriger des recherches, Régent du Collège de ’Pataphysique. Le résultat d’une longue tradition littéraire en quête de sensations d’exotisme, « d’impressions d’Afrique » si vous voulez. L’univers d’un auteur qu’on découvre doit troubler.J’ai essayé d’écrire sur un certain nombre de sujets lorsque le besoin s’en faisait sentir. Marcel Duchamp disait qu’il ne comprenait pas qu’on en soit encore à lire Mallarmé, Lautréamont et Rimbaud alors qu’existaient Jean-Pierre Brisset et Raymond Roussel. Il m’est donc apparu urgent de faire une thèse sur Brisset ; on en avait trente-sept neuf sur Proust, trente-huit trois sur Queneau, et rien du tout sur Brisset. J’ai commencé mon travail dans les années 1980 et ça fait 20 ans que ça dure. Là vient de sortir en poche L'Esprit de la modernité révélé par quelques traits pataphysiques – ou LeBrisset facile (Les Presses du réel).

André Stas : André Stas, écrivain, imagier, Régent de la Chaire Fondamentale des Travaux Pratiques d’Aliénation Mentale au Collège de Pataphysique.

Tanka : Doctorant en langue et littérature de françaises (Université McGill, Montréal). Je rédige une thèse sur le paradigme de la folie littéraire.Passions en vrac : Queneau, Vian, Jarry, pataphysique, excentricités et marginalités littéraires et artistiques…

Marc Ways : T’es de la police…. ? Marc Ways, président et fondateur de L’I.I.R.E.F.L. Je n’ai aucun titre, ni diplôme ; Mai 68 a eu raison de ma scolarité et j’ai été viré du Lycée. Merci, en fait… Autodidacte et fier de l’être. Formé à l’école de la vie. Grand fanatique d’estampes. Dingue de Jacques Callot depuis l’âge de douze ans. Passionné d’Art, de livres et de fous littéraires

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Qu’est-ce qu’un fou littéraire ?

 

Marc Décimo : Cette appellation a été donnée par Charles Nodier en 1835. Elle a été constamment reprise, notamment par Raymond Queneau et André Blavier. En dépit des questions qu'il soulève, ce terme est aujourd'hui générique mais assez complexe à définir et discutable. Comment définir ce qui est « littéraire » de ce qui ne le serait pas ? Ce qui serait « fou », de l'autre versant ? Comment caractériser l'hétéroclite ? Par des faisceaux de traits : idées aberrantes à défendre coûte que coûte (dont, selon les époques et les lieux, la frontière dépendrait), mégalomanie, absence de doute… ? Le « fou littéraire » ne manque pas de sel et s'il vient à lui en manquer, sa nullité devient par équivalence une qualité.

André Stas : Jusqu’à présent, il est de coutume de considérer comme tel un écrivain qui, sans maître aucun, publia (le plus souvent à compte d’auteur) un ou plusieurs ouvrages qui ne lui valu(ren)t aucun disciple. Aucun retentissement possible, aucun lectorat pour ces Objets littéraires non identifiés.

Marc Ways : Bien malin, celui qui pourra répondre. C’est un concept qui voit le jour avec Charles Nodier, repris par Messieurs Queneau & Blavier. Mais d’autres approches existent : Lacan, Foucault…
L’Institut a aussi pour vocation de faire évoluer les définitions anciennes. Ne devons-nous pas vivre avec notre XXI ème siècle en faisant voler en éclats certains concepts ? Nos illustres prédécesseurs étaient très attachés à la notion de «  publication à compte d’auteur ». Nodier insiste sur le fait que le livre doit être imprimé. Queneau et Blav emboîtent le pas.
Je serais plus nuancé et puis, je n’aime pas les doctrines, les concepts rigides ; tout est évolution, la notion de F.L., aussi est en pleine mutation. Les outils de comm évoluent, le reste suit avec. Un exemple : les blogs ne remplacent-ils pas l’édition à compte-d’auteur ?
 
Selon vous, quels sont les conditions à remplir pour être « classé »  dans les fous littéraires ?

 

Marc Décimo : Il faut des auteurs qui ont couché par écrit des choses qui ne tiennent pas debout. Un type richissime qui passe sa vie et une partie de sa fortune à réaliser le livre encyclopédique et définitif sur la brouette à travers les âges. Un autre s'inquiète de savoir d'où les sons, les phonèmes du français proviennent, et il trouve. Par exemple, Paul Tisseyre Ananké-Hel ! écrit pour démontrer que l'homme a imité les cris des bêtes préhistoriques, mammouths, aurochs et autres. On tient un sujet lorsque cette inventivité extravagante vous fait sourire intérieurement et laisse perplexe. Le fou littéraire échappe aux savoirs en vigueur et il ne doit pas réussir à franchir le seuil de la croyance sociale.


André Stas : Assez paradoxalement, d’avoir été découvert par les traqueurs du genre.

Tanka : Blavier vous dirait d’abord de mettre en italique ou entre guillemets l’expression de fous littéraires.  Et il n’a pas tort.
Pour les questions deux et trois, je vous renvoie d’abord ici à la conférence que j’ai prononcée dans le cadre du colloque Les fous littéraires et artistiques, tenu à la Bibliothèque nationale de France le 1er avril 2009 (intitulée « Pour une histoire de la folie littéraire.  De Charles Nodier à André Blavier : en quête d’immoralité »).  [En libre consultation, semble-t-il, à la BnF.  Je n’ai pas la possibilité, malheureusement, de vous donner une copie du texte.  Le colloque a été filmé par les soins de la dite BnF].
En quelques mots, je me contenterai de dire que ces questions sont fort complexes et prêtent à beaucoup d’ambiguïté (Queneau et Blavier m’auront déjà plagié par anticipation sur cette réflexion). 
En effet, la locution et le corpus causent problème. 
La locution : l’association des termes « folie » et « littéraire » est quelque peu péjorative.  Bien après ses recherches initiales sur la question, Queneau note dans son article sur « Defontenay » dans Les petits romantiques français qu’il vaut mieux « parler non de “fous littéraires”, mais d’“hétéroclites” ».  On n’est pas plus avancé me direz-vous !  Je vous sens insister : qu’est-ce qu’un fou littéraire ?  Vous imaginez bien que je vous renverrai principalement aux définitions de Nodier et Queneau. 
Le corpus : pourquoi exclure généralement (et légitimement) les mystiques, occultistes, spirites, socialistes, et autres illuminés, visionnaires, théosophes… comme le font Blavier, Queneau et d’autres, à l’encontre de Gustave Brunet par exemple (Les fous littéraires.  Essai bibliographique sur la littérature excentrique, les illuminés, visionnaires, etc.).  Parce qu’ils sont bêtement sots et médiocres ?  (pour paraphraser Queneau dans Comprendre la folie), ou alors qualifiés à tort de fous, d’aliénés ?  Parce qu’ils sont trop éloignée de notre compréhension par leur mode de pensée théologique ? (Queneau encore).  Ou encore pour restreindre un corpus qui tend à être très englobant ?  Sans oublier que la « catégorie » de la folie littéraire (certains préférerons par ailleurs employer le terme d’excentricité littéraire et culturelle) et ses constituants varient considérablement dans le temps et selon les cultures.  C’est donc dire qu’on arriverait peut-être à une piste de réponse en historicisant la question.  Mais c’est là tout le projet de ma thèse !  Je vous prie d’être un peu patient !

Marc Ways : Publier à compte d’auteur. Ne rencontrer aucun succès, ne pas avoir d’article dans la presse. Pas de disciple, ne pas faire école ou secte. Rester dans un oubli et un isolement total. C’est dingue, non….

Etes vous fous, littéraires, ou les deux ?


Marc Décimo
 : Tout dépend de l’idée que vous vous faites de la folie et de la littérature. Tout dépend de la lorgnette. Cependant, pour ne pas esquiver, disons que les universitaires sont des variétés de fous littéraires qui ont la particularité de s’entourer de garde-fous, pour tenter d’éviter de dire ou d’écrire des bêtises, ce qui ne les empêche pas forcément. Quant à la littérature, n’est-on pas en train d’en faire, là ?

André Stas : Nous sommes des érudits mutants, du seul Sérieux qui soit : le Sérieux pataphysique.

Marc Ways
 : Je ne suis ni fou, ni littéraire. Suis un pragmatique avec les pieds sur terre et la tête sur les épaules. Mais pour monter un tel INSTITUT, il faut être complètement BARGE, de chez Barge…. En vérité, je vous le dis….

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Faut-il être fou pour s’intéresser aux fous littéraires ?

 

Marc Décimo : Il y a toujours et partout des gens curieux qui surgissent, des gens qui aiment sourire et se réjouir de voir et d'entendre des choses talentueuses. Ce sont donc des personnes de formations et de statuts divers, d'horizons variés. Des biologistes, des matheux, des médecins, des bibliothécaires, des archivistes, des archéologues, des psy, des étudiants, des amateurs, des caissières. C'est une question d'aptitude et d'altitude, vous voyez ?, de connivence. Si vous avez l’esprit un peu pionnier, si vous êtes un tantinet explorateur, un continent s’offre à vous. Pourquoi se priver de s’aventurer parmi les fous littéraires ?


André Stas : Faut-il être comédien pour lire une comédie ? Faut-il être rugbyman pour lire un essai ?

Tanka : La question des fous littéraires exige beaucoup de rigueur et de dignité.  Sachant à l’abord que nul génie ne sera exhumé, les fous littéraires sont susceptibles d’intéresser le plus censé des mortels.  Si Robert Challe (écrivain français du XVIIe s.) est un génie, ou disons plutôt un écrivain important exhumé récemment, il n’a rien à voir avec ce qui nous occupe, ni non plus ses réanimateurs.  C’est donc dire qu’on ne trouvera pas de génie parmi les fous littéraires ou très peu s’en faut, parions-le.  À moins que ce ne soit le contraire, je ne sais plus…

Marc Ways
 : NON, damned….mais posséder une bonne dose de pensées qui ne sont pas coulées dans le moule. S’intéresser aux F.L. est aussi une note d’espoir, un voyage dans l’imaginaire et dans une littérature en marge.

Pourquoi avoir crée une association, puis une revue sur les fous littéraires ?

 

Marc Décimo : L’association est en France le cadre juridique dans lequel on s’agite, non ? Faire une revue, c’est chic. C’est du luxe. C’est un instrument incomparable. Imaginez-vous en concert un pianiste virtuose qui ne jouerait pas sur un piano à queue Steinway, Bosendorfer ou Yamaha ? Il faut savoir faire partager son domaine d’étude, sans quoi c’est stérile. La confrontation à la différence, à l'autre ne manque jamais de changer le regard que l'on porte. On s'interroge. On ne peut pas non plus republier in extenso tous les fous littéraires : Il faut donc pouvoir donner aux gens une idée de nos trouvailles. Parce qu’en plus on est plusieurs et comme vous le savez, plus on est de fous…


André Stas : Pour ma part, c’est pour avoir l’occasion de continuer l’œuvre de mon ami le T. S. André Blavier.

Marc Ways
 : Notre Institut et les Cahiers de l’Institut existent afin de donner une nouvelle chance à des auteurs qui ont tout raté. À l’aube du XXIe siècle, dans un monde où le politiquement correct et la pensée unique sont de règle, où la raison n’est que ruine de la fantaisie, il est venu le temps d’exhumer et de considérer enfin – pour éviter que ne meurent une seconde fois les grandes œuvres des petits auteurs – la piétaille des « Fous Littéraires, Hétéroclites, Excentriques, Irréguliers, Outsiders, Tapés, Assimilés… »
Œuvrons afin que ces Écrivains ne soient pas que des Écrits Vains et essayons de devenir des empêcheurs de penser en rond…
Le fonds littéraire de l’Institut est maintenant riche de quelques 1500 titres.

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Quel sont, à votre avis, les fous littéraires les plus remarquables et  pourquoi ?

 

Marc Décimo : Le plus grand d'entre eux. Incontestablement, c’est Jean-Pierre Brisset (1837-1919). Il démontre par des jeux de mots que l'homme descend de la grenouille. A l'aube de l'humanité, elles parlaient français. Tout a commencé lorsqu'un jour la grenouille, qui n'a pas de sexe apparent, s'est métamorphosée encore. Elle a vu poindre dans d’atroces douleurs à son bas-ventre un appendice, et « coa ? coa ? » s'est-elle écriée. – Quoi ? Qu'est-ce que c'est ? Que sexe est ? Keksekça ? Brisset a laissé une Œuvre de plus de 1000 pages, qui lui a valu d'être couronné Prince des Penseurs en 1913 par Jules Romains, Stephan Zweig, Max Jacob et tout le petit monde qui gravitait autour d’Apollinaire. Brisset a fasciné toute leur vie Marcel Duchamp et André Breton.

Paul Tisseyre Ananké-Hel ! (1873-1931) est imposant non seulement par ses Visions préhistoriques mais aussi par un livre, Rires et Larmes dans l’armée (1907). Ses récits, par moments insoutenables, y dénoncent les exactions de l’armée française en Afrique au début du XXe siècle et la vie misérable au Bat’ d’Af’. C’est un écrivain engagé. Son escadron se perd enfin dans le désert et il revient… le seul survivant. C’est un épisode terrible. Il a égorgé son chameau pour en boire le sang et survivre et il entend des voix. Celles des animaux préhistoriques, que les phonèmes du français imitent donc.

Il y a des cas passionnants. Je tiens sous le coude quelques livres…


Tanka : Brisset, sans doute, risque d’arriver en tête, ce dernier ayant été remarqué par Breton (il apparaît dans son Anthologie de l’humour noir).

André Stas : Il s’agit d’épiphénomènes, fort différents les uns des autres. Mais certes, reconnaissons que Jean-Pierre Brisset (Prince des penseurs), Paulin Gagne (l’avocat des fous), Berbiguier de Terre-neuve du Thym et ses Farfadets, le Marquis de Camarasa et ses Causeries brouettiques, Francisque Tapon-Fougas l’éternel candidat, Eugène Samsonovici (Homère II) et sa Mélodramatique et frauduleuse descente en enfer, le Prince Korab, Pierre Roux, etc. sortent du lot.
Mais certains scientifiques « s’égarant » valent aussi le détour, comme le Dr. Bérillon et sa Polychésie de la race allemande ou le Dr. Binet-Sanglé et sa Folie de Jésus ou encore La fin du secret.

Marc Ways
 : Queneau l’a écrit et dit. Il a été déçu de ne pas rencontrer plus dé génies et de bons textes sur les kilomètres de rayonnages de la BnF. Il faut un moral d’acier pour lire les auteurs classés parmi les F.L. C’est très chiant la plupart du temps. Indigeste même. Mais, c’est notre boulot….
Il y a quelques génies parmi les « tapés littéraires » :
Jean-Pierre Brisset, Paulin Gagne, Berbiguier, Chassaignon, le Marquis de Camarasa, Pierre Roux, Tapon-Fougas, le Prince Korab, et d’autres.
POURQUOI : parce que 150 ans après la publication des textes, nous avons toujours envie de les lire. Croyez-vous que Brisset ait berné tout le monde ; C’est à mon avis le F.L. par excellence. Un type qui fait descendre l’homme de la grenouille et qui met au point toute une grammaire, n’est pas fou, mais GÉNIAL André Breton l’a compris avant tout le monde, en le faisant entrer dans son Anthologie de l’Humour Noir. Et pensez-vous que notre Marc Décimo aurait passé 20 ans de sa vie sur Brisset, s’il n’en valait pas la peine ?
Et Paulin Gagne, l’homme qui voulait transformer le Lac de Genève en un immense pot-au-feu. J’adore…. Et un écrivain qui développe le concept de la Philantropophagie (mangez-vous les uns les autres, mes frères), génial non ?

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Quel est le fou littéraire qui, toujours à votre avis, mériterait qu’on le connaisse un peu mieux et, pourquoi pas, on le réhabilite ?

André Stas : Il s’agit d’épiphénomènes, fort différents les uns des autres. Mais certes, reconnaissons que Jean-Pierre Brisset (Prince des penseurs), Paulin Gagne (l’avocat des fous), Berbiguier de Terre-neuve du Thym et ses Farfadets, le Marquis de Camarasa et ses Causeries brouettiques, Francisque Tapon-Fougas l’éternel candidat, Eugène Samsonovici (Homère II) et sa Mélodramatique et frauduleuse descente en enfer, le Prince Korab, Pierre Roux, etc. sortent du lot.
Mais certains scientifiques « s’égarant » valent aussi le détour, comme le Dr. Bérillon et sa Polychésie de la race allemande ou le Dr. Binet-Sanglé et sa Folie de Jésus ou encore La fin du secret.

Tanka : Au risque de détruire notre corpus ?  Ne l’oublions pas, un fou littéraire est, par définition, inconnu.  Mieux vaut taire cette question au risque de passer pour abrutit !

Marc Ways :  Ils sont nombreux et ils y a aussi tous ceux qui ne sont pas encore répertoriés, les échappés du Blavier. Croyez-moi, ils sont légions.
Une réhabilitation pour : Pierre ROUX, Le Prince KORAB, Le Marquis de CAMARASA

Est-ce qu’il existe, à l'instar de Théophile de Giraud, auteur de 
« De l'impertinence de procréer »,  des fous littéraires oubliés, dédaignés ou vivants ?

 

André Stas : On en découvre ça et là de nouveaux, du moins si la chance daigne nous sourire. Mais il n’est pas inscrit « fou littéraire » sur leurs livres et un certain flair est nécessaire pour les détecter. Il doit y en avoir de vivants mais qui, bien évidemment, seraient sensiblement contrariés qu’on les considère comme des « fous ».

Tanka : Si on présume que chaque culture nous réserve son lot de fous littéraires, on peut croire que le corpus est foisonnant.  Encore faut-il avoir le temps et la possibilité d’errer et de se retirer (pour longtemps peut-être) dans nos bibliothèques nationales ou provinciales respectives…

Marc Ways : OUI. DANS LES TROIS CATÉGORIES. Les oubliés sont ceux qui ne sont pas forcément répertoriés (encore), les dédaignés : nous abordons un chapitre difficile qui ne fait pas consensus ; Je pense à des fouriéristes, des mystiques, des sectaires bien allumés. Pourquoi se priver de leurs écrits délirants ?
Des VIVANTS, oui…… mais achtung : en les faisant entrer dans l’Institut, nous risquons des procès en diffamation de leur part ou de la famille. Prudence. Mais, reconnaissons que c’est bien tentant.

Quels sont les fous littéraires que vous conseilleriez de lire afin  de faire partie de la grande famille des amateurs de folies littéraires…

 

Marc Décimo : Jean-Pierre Brisset, Paul Tisseyre, Edgar Bérillon, Paulin Gagne... mais s’initier au « patoiglob » de Benjamin Bohin n’est pas mal non plus. Au-delà de l’attrait exercé par le fou littéraire, il faut aussi se poser la question de leurs conditions d’apparition et de ce que l’on en fait.


André Stas : Léon Boudin et l’ébouriffant Plutôt la mort – Roman d’amour. 
D’ailleurs, c’est fait vu que j’ai réussi à convaincre un éditeur assez allumé pour le rééditer. 

Tanka
 : On ira d’abord lire l’anthologie de Blavier. Par ailleurs, on n’oubliera pas d’aller lire ses classiques en parallèle des fous littéraires, question de ne pas sombrer dans la démence…

Marc Ways : Brisset, Gagne, Roux, Korab, Camarasa, et tous les autres aussi. 

 

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Est-ce que la folie littéraire est contagieuse ?

 

Marc Décimo : La folie littéraire ne s’attrape pas. L’étiologie de la folie littéraire est bien plus complexe. Par voie de lecture, elle a cependant un effet contagieux : elle provoque souvent le sourire, parfois le rire, c’est-à-dire une distance, et toujours la perplexité. On se réfugie dans ce que Breton a nommé après Freud « l’humour de réception ». C’est l’expérience de l’inquiétante étrangeté, de l’autre ; on se sent définitivement exotique à ce qui est écrit. On en ressort différent.

Après avoir par exemple lu Brisset, on n’entend plus jamais ce qui se dit de la même oreille. Jamais plus. J’ai fait il y a dix ans dans l’Orne, à La Ferté-Macé, le coin natal de Brisset, un exposé sur sa façon de concevoir et d’entendre la langue française. Un peu plus tard, ce n’est pas grand le patelin, on s’est retrouvé à l’unique bistrot ouvert à 21 heures… eh bien, tout le monde faisait au comptoir du Brisset en s’émerveillant des étranges éclats possible que décèle le familier de la langue… Jean-Pierre Brisset est le rénovateur poétique de la langue française, ça n’a pas échappé à Duchamp, qui l’a confié à Robert Desnos.

André Stas : La question est mal posée : c’est l’intérêt pour la folie littéraire qui est contagieux. Certes ! Cela intéresse de plus en plus de gens. Lors de la journée organisée autour du thème le 1er avril dernier à la B.N., près d’une centaine de personnes assistaient en permanence aux exposés puis posaient nombre de questions pertinentes.

Tanka : Je dirais plutôt qu’elle est potentiellement transmissible.  La marginalité aura toujours un certains succès… dans les cercles restreints du moins !

Marc Ways : Oui, une fois le virus attrapé, il est difficile d’en guérir et nous allons de l’avant pour trouver d’autres auteurs dits «  Fous littéraires »


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Est-ce que le grand public peut et doit s’abonner à la revue et pourquoi ?

  

Marc Décimo : Le grand public fait bien ce qu’il veut. Nous ne sommes pas encore assez fous pour vouloir diriger les autres. S’il veut sourire, rire parfois, frémir et s’informer sérieusement et multiplier et renouveler les approches qu’on peut faire de la littérature et de la folie, si c’est là son désir, il sera réjoui. On propose des cas. On propose des études. C’est une revue internationale, ouverte à toutes sortes de collaborateurs, et pluridisciplinaires. Il n’est pas rare que les fous littéraires soient des artistes.


André Stas : Un lectorat plus étendu ne serait pas pour nous déplaire, d’autant plus que la plupart des articles, pour pointus qu’ils soient, sont parfaitement « lisibles » et intéressants.

Marc Ways : Pas le grand public, pourquoi êtes vous restrictif ? Le PUBLIC. Point barre, qu’il soit petit, gros, barbu, juif ou noir, intelligent ou con. De gauche ou de droite.
Viens à nous public adoré, sans toi c’est la fin des haricots. Nous sommes déjà boudés par les grands médias nationaux, qui reçoivent des services de presse et qui ne répondent pas. Alors que le public prouve que nous sommes une entreprise de salubrité publique. Notre ambition est de publier une revue de qualité, riche en informations, mais avec une règle fondamentale : ne pas être sorbonnale & snobinarde.

Quel est l’actualité à venir autour des fous littéraires ?

Marc Ways : Une actualité riche. Un numéro 04 des Cahiers à paraître en novembre. Sortie prévue en même temps que le colloque des 26, 27, 28 novembre à Pont-à-Mousson, dans le lieu très prestigieux de l’Abbaye des Prémontrés. Aussi nous en profitons pour remercier vivement le Conseil Régional de Lorraine, le centre Régional du livre en Lorraine et sa dynamique directrice madame Aurélie Marand, le Conseil général de Meurthe et Moselle, la DRAC et Monsieur Jacques Deville, qui ont cru en nous. 


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Le gardien du cabinet vous recommande la lecture de :

 

 

Les fous littéraires, de André Blavier (éditions des cendres). L'ouvrage de référence en matière de «fous littéraires». «Ils sont ou ne sont pas dans le Blavier...» L’auteur n'a cessé de fréquenter (littérairement) les hétéroclites (francophones). La première édition (1982) était depuis longtemps introuvable. On se réjouit d'avoir accès à nouveau aux inventions des fous littéraires.

 

L'apprenti administrateur, de Nicolas Cirier (Plein chant). Une rareté et un numéro d'équilibriste typographique !

 

Balance de la nature, de Marie Le Masson Le Golft (Les presses du réel - Avant-gardes)

 

Œuvres natatoires, de Jean-Pierre Brisset (Les presses du réel - Avant-gardes)

 

Œuvres complètes, de Jean-Pierre Brisset (Les presses du réel - Avant-gardes)

L'Esprit de la modernité révélé par quelques traits pataphysiques – ou Le Brisset facile, de Marc Décimo (Les Presses du réel, Poche)

 

Jean-Pierre Brisset – Prince des penseurs, inventeur, grammairien et prophète, de Marc Décimo (Les presses du réel)

 

Le Diable au désert – Ananké Hel ! – suivi de Paul Tisseyre-Ananké : Rires et larmes dans l'armée !, de Marc Décimo (Les presses du réel - Avant-gardes)

 

Entre les poires et les faux mages, de André Stas (éditions des Cendres) – Prix Xavier Forneret de l’humour noir 2009. Un petit chef d’œuvre selon le gardien ! 


Le CABINET des CURIOSITÉS, des ÉTRANGETÉS et des SINGULARITÉS de ÉRIC POINDRON

http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/index.php/2009/11/02/150559-fous-litteraires

 

 

 

 

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