Éditorial du N°03 des Cahiers de l'Institut

Publié le par I.I.R.E.F.L.

Éditorial. Prétentions en tout genre

"To baeh or not to baeh, that is the question"
G. Lichtenberg, De la prononciation des moutons de l'ancienne Grèce,
comparée à celle de leurs nouveaux frères des bords de l'Elbe, 1782.


Alors qu’ici et maintenant il ne paraît être question que de mesure et d’évaluation, osons-le, ce bon numéro qu’on tire et qu’on pousse, le troisième, en appelle à l’inouï, la singularité, l’énigme du désir inconscient, au bricolage avec des fragments de ciel… Devant le livre total du très prude et très catholique marquis de Camarasa – sur qui la brouette exerce une attraction similaire à celle des sirènes – devant les Causeries Brouettiques (1925), quelle position en effet adopter ? On imagine tous les dérapages auxquels, de Zanzibar à Hauterives dans la Drôme, ce Recueil ou collection de notes, de croquis, de dessins, de schémas, pour un traité historique, théorique, pratique, philosophique, philologique, poétique, sportif, acrobatique, tourismique, artistique et pittoresque de la brouette, pouvait prêter. Eh bien non. Comme Mirabeau ou Ferdinand Cheval, c’est avec la rigueur d’une verge que Camarasa envisage cette « fidèle compagne de peine », la brouette, qui tant de joie procura. Éloigné de toute indécence (pas le moindre camarasûtra en vue dans ce texte), le marquis choisit la seule voie possible, celle de la Science, et son livre est définitif. Une somme. Quand, dans l’Histoire, commence l’idée même de « brouette » ? Est-ce quand on la tire ? Est-ce quand on la pousse ? etc., etc. La folie, la vraie, c’est de vouloir être reconnu. Là, toutes les stratégies sont bonnes. Là, vous saurez tout, tout, tout, sur la brouette.

La suite est donc nécessairement consacrée aux prétentions. Celle d’Hersilie Rouy (elle se voyait princesse) et celle d’Édouard Le Normant des Varannes, son médecin, qui, en quelque sorte, l’intronise en établissant le texte des Mémoires d'une aliénée (1883) (elle est morte en 1881). Cette aventure, évidemment, ne va pas sans rappeler la relation qu’entretinrent quelques années plus tard Théodore Flournoy, fameux psychologue genevois, et Hélène Smith, voyante spirite, relation de laquelle résulta un livre Des Indes à la planète Mars (1900) et, faisant suite, de « Nouvelles Observations sur un cas de somnambulisme avec glossolalie », un article consistant paru dans les Archives de psychologie (décembre 1901, Genève, p. 101-225).

Il est sans doute opportun d’insister sur le fait : Le Normant des Varannes –et sa femme, furent eux aussi des spirites convaincus. Depuis le milieu du XIXe siècle, ils ne furent pas en ce bas-monde isolés dans cette croyance ; ils participèrent activement entre 1899 et 1906 à la Revue du Monde invisible (fondée en 1867 par Maurice Lachâtre) au sommaire duquel apparaissent notamment les signatures d’Edgar Bérillon, de Charles Binet-Sanglé, de Cesare Lombroso, d’Albert de Rochas, de Charles Richet, du docteur Gibier pour ses « Recherches sur la matérialisation des fantômes »), etc., etc. Madame Le Normant des Varannes commit des articles sur des « communications mystérieuses » et sur ses « pressentiments » ; Monsieur, plus prolixe, s’entretint d’intersigne (le lien mystérieux établi entre deux faits qui se produisent simultanément, souvent très éloignés l’un de l’autre, et dont l’un est considéré comme le signe, le pronostic de l’autre), de Saint-Suaire, d’une table qui réclamait une messe, de Louis XVII et de Jean III, enfin de l’au-delà.

Pour revenir sur terre et remonter le temps, personne ne s’était jusqu’à présent vraiment rendu à l’époque où Charles Nodier invente de former une bibliothèque d’étude sur le plan spécial et restreint des « fous littéraires » ; à l’heure où les Gabriel Peignot, Joseph-Marie Quérard, Pierre-Gustave Brunet, Gustave Mouravit et d’autres font de la bibliographie un « genre littéraire ». Les bibliographes y tiennent par séries leur cabinet de curiosités : série des Rabelais, des Moyens de Parvenir, série patoise, série des livres macaroniques, etc. Pour la série des « fous littéraires », ce qui frappe c’est (comme bien souvent) la relativité historique de validité des critères. La notion même de « fous littéraires » aurait-elle une histoire ? Et existerait-il des fous littéraires qui résisteraient au temps ? Le cas d’un paysan de Limetz (aujourd’hui dans le département des Yvelines), J. Bruno Chevalier, aujourd’hui oublié mais examiné par un archiviste en 1835 (Nodier crée la notion cette année-là), paraît d’autant plus exemplaire qu’il étend la catégorie à la xylographie bricolée.

Le Plancher de Jeannot mérite-t-il l’intérêt qu’aujourd’hui on lui porte ? Ou bien est-ce, une fois encore, à travers le destin qu’on lui confère, nos critères d’appréciation qui sont à évaluer, nos prétentions ?

Les fous mathématiques ont des dadas. Il revient à Underwood Dudley (né en 1937), un mathématicien américain qui enseignait naguère à l'Université DePauw en Indiana, d’avoir enfourché leurs problèmes. Il s'est fait connaître pour ses livres sur les pseudo-mathématiciens : des gens qui croient obstinément avoir résolu la quadrature du cercle ou d’autres problèmes impossibles. Dudley a recueilli et étudié leurs prétentions dans Mathematical Cranks (1992), The Trisectors (1996) et Numerology Or, What Pythagoras Wrought (1997), ouvrages qui lui ont valu de remporter le Trevor Evans Award de la Mathematical Association of America en 1996. On l’a interviouvé.

Outre qu’il fut le roi de l’aiguille et de l’épingle de sûreté, Benjamin Bohin était-il si fou que ça (ou est-ce par un effet rétrospectif qu’on en juge ainsi ?) lorsqu’il invente le « patoiglob », une langue qu’il souhaitait universelle et qui ressemblait terriblement à ce dont rêvait la plupart de ses contemporains linguistes : du français légèrement réformé ? et lorsqu’il distribue gratuitement à ses ouvriers ses opuscules ? Ou bien Bohin, le patron paternaliste, se situe-t-il dans l’espace philanthrope d’un imaginaire social ?

Comme lors du précédent numéro (on a de la suite dans les idées aux Cahiers de l’Institut), succède à un Normand (les usines Bohin, inscrites au répertoire supplémentaire des « Monuments historiques », se trouvent dans l’Orne à Saint-Sulpice-sur-Risle, non loin de L’Aigle), le Belge Maurice De Boeck.

Les pages sont jaunes pour les pépites qu’elles contiennent.



 

 

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