Éditorial du N°02 des Cahiers de l'Institut

Publié le par I.I.R.E.F.L.

Ceci n’est pas un fou littéraire

 
Les universitaires sont des fous littéraires qui ne s’ignorent pas tout à fait. Ils s’entourent d’un jury lors d’une soutenance de thèse, de comités scientifique et de lecture et d’instances diverses comme autant de garde-fous. On peut déplorer la mise en place de ces dispositifs précautionneux, mais un meilleur crible est-il possible ? Des spécialistes se réunissent pour apprécier un travail. Ils l’estiment et ils rendent leur avis. C’est délicat les définitions, et les caoutchouteuses sont à mâcher et à remâcher. Celle du genre « fous littéraires » est retorse.


On peut certes regretter que s’exerce parfois dans tel ou tel cénacle un point de vue académique trop prégnant ; on peut même trouver fâcheux, voire agaçant, que la parole universitaire s’auréole et joue parfois de prudence pour avoir en dernier recours toujours raison. Cela rend d’ailleurs fous les fous littéraires. Ce n’est donc pas sans enjeux qu’on écrit. Sur un sujet, il s’agit de faire autorité.


Toutes ces productions résultent donc du rapport qu’à un moment donné de son histoire une société entretient au Savoir et au Pouvoir. Cela suppose que la culture, la science y jouissent de quelques considérations. Qu’est-ce qui pousserait sinon le fou littéraire ou l’universitaire (qui en est une variété hétéroclite) à passer sa vie ou une bonne partie de sa vie à travailler sur un sujet si l’un et l’autre n’étaient pas convaincus par l’idée d’un possible gain, réel ou symbolique ? Au départ de toute initiative de cette sorte, il faut, pour vouloir se distinguer, avoir ressenti cette impérieuse nécessité d’être distingué (ce qui dans ce processus rend déterminants les affects). Si les modalités pour y parvenir sont évidemment diverses, le choix de l’écriture à prétention scientifique est singulier. Pour être (enfin) pris en considération, il faut avoir l’air de justifier sa démarche, il faut argumenter pour être convaincant et montrer qu’on a raison. Le reste est affaire de réception.


Cette question de la réception des fous littéraires – depuis Nodier au moins jusqu’à notre ère post-blaviérienne, il faudra bien un jour l’envisager, notamment pour les tensions qu’elle occasionne. Il n’est pas anodin que, dans son récent livre sur Paulin Gagne (un fou littéraire majeur), Pierre Popovic (de l’université de Montréal) obéisse plutôt deux fois qu’une à l’exigence pragmatique de justifier le choix de son sujet. Comme si c’était là un sujet qui ne serait pas assez noble au regard de l’institution et de l’éditeur (mais tout ne dépend-il pas de ce qu’on en tire d’enseignement et de plaisir ?) et si l’auteur, comme par contiguïté sans doute, pouvait par la pholie de son sujet être tout simplement gagné. Son travail propose une évaluation historique : comment lisait-on Gagne avant l’effet Jarry-dada et la quête psycho-cognitive des aliénistes et autres psy ? Il contribue à montrer combien s’historicise tout délire (et celui de Gagne en particulier).


Quelques textes de Paulin Gagne (ou à son propos) sont ici proposés par Marc Ways et présentés parTanka G. Tremblay. Au lecteur de sonder son propre « humour de réception ».


Le Collège de ’Pataphysique, pour qui doctrinalement tout est équivalent , a sinon été pionnier du moins déterminant dans l’histoire de cette sensibilité depuis les années 1950. On a demandé à l’un de ses provéditeurs, Paul Gayot, en quoi et comment la « science des exceptions », la « science des solutions imaginaires », était concernée. Et à l’un de ses satrapes, Umberto Eco, de reprendre ses quelques mots sur André Blavier, l’auteur de l’anthologie désormais bien connue.


Marc Angenot s’est interrogé sur les textes, particulièrement ceux des socialistes utopistes. Les idées – par exemple celles autour de la prospection en matière sociale (la réglementation du travail, les congés payés, le féminisme, etc.) – ont en leur temps pu effaroucher. Certains y ont même diagnostiqué de la folie douce. Or ne résultent-elles pas, ces idées, de « l’imaginaire social » ? D’une révolte face à un ordre établi ? De la quête d’un monde meilleur ?


La difficulté consiste donc à apprécier l’état du discours social et à tracer les lignes isotopiques qui déterminent la nature et le degré d’hétéroclite. Pour le fou littéraire, lesdites lignes doivent atteindre des sommets.


Que je donne un exemple emprunté à l’histoire de la linguistique. Lorsque Léon de Rosny, professeur de japonais à l’École impériale des langues orientales (il est l’introducteur en France des études japonisantes), donne une conférence intitulée De l’origine du langage (Paris, Maisonneuve, 1859) à la Société ethnographique (orientale et américaine), dont il est l’un des fondateurs (1859) et le secrétaire, il n’est pas un fou littéraire. Ses propos résultent de la difficulté qu’il éprouve à se détacher du modèle biblique prégnant alors qu’il comprend l’intérêt du processus évolutionniste. Ainsi lui revient-il d’équilibrer des spéculations entre deux tendances : « il est absurde de croire que Dieu a dicté à l’homme un vocabulaire primitif, qu’il lui a donné des leçons de prononciation et de grammaire » (p. 17). L’homme ancestral aurait été selon de Rosny dans l’incapacité de mémoriser l’enseignement phonétique, grammatical et lexical qu’une langue suppose. Sa « compétence » aurait été tout simplement insuffisante. « Le langage se crée ou, si l’on veut, se complète tous les jours » (ibid.) rassura-t-il ; et ce fut à mesure que l’homme était confronté aux innombrables phénomènes de la nature, qu’il poussa « des cris d’étonnement et d’admiration, des interjections ». Mais voilà. Il poursuit :


« Ce n’est que lorsque la femme fut créée à son image ou dédoublée de sa propre individualité, que l’homme, éprouvant le besoin de vivre en dehors de lui-même, de faire partager à la compagne de son existence les sentiments et les aspirations de son cœur, sentit naître en lui le besoin impérieux d’exprimer ses idées à l’aide des sons variés de son organisme. La création de la femme n’eut pas seulement pour effet d’effacer aux yeux de l’homme primitif les tristesses de la solitude ; elle fut pour lui toute une révélation, la plus grande et la plus belle qu’il ait été donné à notre espèce de recevoir : la révélation de la loi divine qui, chez tous les peuples et en tous les temps, s’est résumée dans ces deux mots synonymes : amour, dévouement. L’homme comprit alors la haute mission que lui avait confié l’éternelle Vérité, et il songea à l’accomplir ; et la pensée de Dieu eut un écho sur ses lèvres, et le langage fut créé. » (p. 18-19).


De tels propos sont en leur temps loin d’être tenus pour hétéroclites. Ils concilient deux schémas de pensée dont on trace les linéaments. On comprend désormais mieux pourquoi Queneau glisse de l’appellation de « fous littéraires » à celle d’« hétéroclites ». On peut être littérateur et hétéroclite à des égards et des degrés divers.


Le comportement extrême de ce savant français ne saurait pas davantage être allégué (même si c’est jusqu’au New York Times qui s’en étonne !). Le 12 mai 1907, ce journal en effet expose la vie excentrique que le fameux professeur fait mener à sa famille : « Il se lève entre minuit et une heure du matin et il travaille jusqu’à huit heures du matin. Il part alors enseigner à l’École des langues orientales, il rentre à la maison et il va au lit. Une bonne reste pendant qu’il dort et s’occupe des enfants qu’il néglige. Il ne les laisse pas entrer et dépose de l’argent pour eux tous les jours. ») On a le droit d’être fou chez soi. (Sa femme demande le divorce.)


L’œuvre immense (en quantité) de Bernard de Bluet d’Arbères, comte de Permission (sa devise est : « Permission de Dieu »), chevalier des Ligues des treize cantons suisses (il vécut au XVIe siècle), pourrait bien s’être élaborée pour déjouer l’un des pièges que la nature lui tend. Le « péché » qui l’a, avoue-t-il, « le plus persécuté, c’est la tentation des femmes ». Au livre 58, il va jusqu’à fournir l’antidote : « Du remède comment les femmes mettent les hommes en tentation et comment les hommes doivent résister ». Et il ajoute : « Je vous avertis qu’il m’a pris des envies de me faire crever les yeux pour éviter de ne voir les femmes, mais j’ai considéré que cela me détournerait de faire quelque chose de grand, que j’ai envie de faire au monde, qui sera remarquable, s’il plaît à Dieu ». La littérature sera donc pour lui comme un châtiment qu’il s’inflige, analogue à celui d’Œdipe, elle l’occupe et elle l’aveugle comme elle sera aussi la possibilité de découvrir le plaisir non phallique, celui de l’esprit, par opposition à l’autre (à celui-là il paraît bien ne s’être pas soustrait).

« Au village où je suis né, il y avait de très belles filles. Mes compagnons étaient les bienvenus auprès d’elles, mais moi je n’étais ni bienvenu, ni aucunement caressé, à cause que j’étais sorti de pauvres gens de mépris.

J’étais déjà fort persécuté et ce temps-là à caresser et aimer les belles filles, jusqu’à considérer dans mon esprit quand viendra le temps que les femmes seront à bon marché.

Je haïssais les autres vices, mais je trouvais que celui-là était le plus plaisant. Quand j’étais couché la nuit, toujours les mauvaises pensées me venaient attaquer, et me semblait que si toutes les plus belles femmes et filles du village se fussent présentées à moi, que j’eusse accompli le plaisir de concupiscence. »

Bluet d’Arbères mourut dit-on de faim volontairement dans la pensée qu’il était une victime expiatoire de la peste. Il fut étudié par les épigones de Nodier, et pour cause : celui-ci l’avait mis en bonne place dans sa bibliothèque des fous (1835). Dans des articles d’érudition intitulés « Études bio-bibliographiques sur les fous littéraires », Octave Delepierre, le secrétaire de la Philobiblon Society de Londres financée par un prince mécène, surprit en 1858 en livrant le résultat de ses recherches. Gustave Brunet en rendit aussitôt compte, en 1859, dans le Bulletin du bibliophile édité par Joseph Techener, qui possédait lui-même un exemplaire rare de Bluet. C’est Techener qui avait publié Nodier dans le même périodique ; il alerta Paul Lacroix (qui signait : P. L. Jacob, bibliophile), qui avouera s’être fait couper l’herbe sous les pieds et rajouta à la suite de Brunet une précieuse « Note bibliographique sur les œuvres du Comte de Permission ». Celle-ci servit Delepierre lorsqu’il publia en volume L’Histoire littéraire des fous (Londres, 1860). Et P. L. Jacob y revint, ce dont rend compte un long chapitre de la Dissertation bibliographique (Paris, Jules Gay, 1864, Chapitre VI, p. 167-209) qu’il consacre à Bluet et à la description de ses… 173 livres. (Parmi une foule de livres savants, P. L. Jacob produisit un livre charmant, Ma République (Bruxelles et Leipzig, s.d.), pour décrire les « amateurs de livres », à savoir, selon la table des matières, les bouquinistes, les étalagistes, les épiciers, les bibliomanes, les bibliophiles, les bouquineurs.)


Brunet, sous le pseudonyme de Philomneste Junior, assure la continuité en publiant en 1880 à Bruxelles Les fous littéraires. Essai bibliographique sur la littérature excentrique, les illuminés, visionnaires, etc. Après un travail universitaire soutenu à Tours en 2003, Jean-François Marmion fait le point.


La culture du cas sera ce que nous aurons eu de meilleur. Il s’y découvre des textes d’où s’exalte cette altérité dont on essaie de déterminer les conditions d’émergence. L’étude de Didier Barrière sur Nicolas Cirier le typographe, est exemplaire car fouillée.


– C’est dingue ça ! Depuis quelque temps, il y a eu une expo, on réédite Nicolas Cirier. Les éditeurs qui s’y collent sont, n’est-ce pas, contraints de placer des papillons partout, à chaque page ou presque, en surcharge hypercorrective et additive, à l’identique des éditions originales. Votre revue, on croirait lire un recueil de nouvelles, vous savez ? Marcel Schwob n’imaginait-il pas pour la littérature une issue vers l’érudition ? Et de ces initiales – L.N.H. L. – je suppose que vous n’en direz rien tout de suite.


La Normandie et la Belgique paraissent avoir fourni leur lot d’exceptions à notre domaine d’études (mais le critère géo-culturel est-il un argument recevable ?). Bruno Montpied examine les cheminées, les écrits et les monuments de Désiré Guillemare, maire de Saint-Ouen-sur-Iton (en Basse-Normandie, dans le département de l’Orne) ; et André Stas les tourbillons de Maurice de Boeck, hétéroclite bruxellois.


Émile Millelettre a cru bon d’ajouter une note à l’article de Marcel Réja sur « La Littérature des fous » (1903).

 

 



. La Doctrine de l’Équivalence est ainsi définie dans le Testament de Sa Feue Magnificence le Docteur I. L. Sandomir de son vivant Vice-Curateur-Fondateur du Collège de ’Pataphysique : « Il n’y a donc plus aucune différence, ni de nature, ni de degré entre les esprits, non plus qu’entre leurs produits, non plus qu’entre les choses. Pour le Pataphysicien Total le graffito le plus banal équivaudrait au livre le plus achevé, voire auxGestes et Opinions du Docteur Faustroll eux-mêmes, et la moindre casserole fabriquée en série à la Nativitéd’Altdorfer : qui d’entre nous oserait se croire arrivé à cette extravoyance ? Tel est pourtant le postulat de l’Équivalence Pataphysique sur lequel, comme le cycle hippoxylique sur son pivot, indiscernablement trouvent leur tournoyante base les mondes de mondes et les ersatz d’esprit. Ainsi, quoique la démocratie ou démophilie ne soit pour lui qu’une fiction parmi les autres, le Pataphysicien est-il sans aucun doute le seul détenteur du record absolu de démocratie : sans effort il surpasse les égalitaires en leur propre spécialité. »,Opus Pataphysicum, Collège de ’Pataphysique, LXXXVI, p. 138-139.

Publié dans littérature

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