La poésie chez les Aliénés, par le Docteur Paul Moreau (de Tours) 03

Publié le par I.I.R.E.F.L.

 

 

 

LA POÉSIE CHEZ LES ALIÉNÉS (03)

Docteur Paul MOREAU (de Tours)

 

 

III.

 

Dans les exemples que nous venons de citer, nous avons vu des malades présentant diverses formes de délire ; chez les uns les impressions sont si fugitives et si nombreuses, les idées sont si abondantes, qu'ils ne peuvent assez fixer leur attention sur chaque objet, sur chaque idée ; chez les autres, le délire est triste, les idées se perdent au milieu du vague et reflètent une impression indéfinissable de mélan­colie ; chez tous cependant il y a réaction morbide du sys­tème nerveux sur les facultés intellectuelles, se traduisant par ce pouvoir créateur dont nous avons donné des exem­ples. Mais, chose qui peut paraître plus étrange, il n'est pas jusque dans la démence, ce terme ultime des affections mentales, où l'on ne trouve encore parfois des manifestations poétiques ; le malade fait des vers ou, pour parler plus justement, croit en faire, tandis que ce ne sont que des mots incohérents, placés à la suite les uns des autres, affectant la forme graphique de la disposition des vers.

 

Mme la baronne de X .. , a reçu une éducation peu ordi­naire aux personnes de son sexe. Depuis plusieurs années qu'elle est renfermée, elle passe son temps à tracer des car­tes géographiques et des tableaux d'histoire qui ne sont que des amas irréguliers de mots scientifiques, de noms grecs, de dates, de phrases incohérentes. Des dessins élé­gants représentant des fleurs et des fruits de toute espèce ornent ses tableaux, des tirades de vers s'y rencontrent ça et là.

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 Exemple : 

 

Apologie de Napoléon.

 

« Onze minutes, criant, horizon,

Canons, lueurs, secondes, détonation.

Nous calculâmes qu'Apollon

Fasse cent dix lieues en phaéton ;

Dix huit cent, observa Colonel,

Qu'Icare se perdit au soleil.

Donc Louis ne mourut par Napoléon,

Craignit d'Espagne l'inquisition,

Le duc d'Enghien ne devait pas suffire

Pour tuer, souffrir, il guillotine. »

 

 

Il est impossible de présenter un type plus net d'incohé­rence ; cependant on nous permettra de faire remarquer que les mots sont presque tous liés entre eux par une cer­taine analogie, par le son final, des rapports de cause et effet, de circonstances, de temps, de lieu ... , etc ; on ne peut dire que leur association soit le résultat d'aucun acte régulier de l'esprit, elle a pu, autrefois, exprimer quelques pensées, dans le cas présent, elle n'a trait à rien, ne signi­fie rien.

 

D'autres malades composent des chansons qui souvent n'ont des vers que la disposition graphique.

 

Mme L., est une femme alerte, bien constituée, qui porte gaillardement ses soixante-dix neuf ans. Elle a été à plusieurs reprises traitée dans les asiles et même dans des maisons privées, et à son entrée à la Salpêtrière en 1876, elle présentait une certaine agitation.

Cette malade est actuellement en démence. Elle se couvre de vêtements bizarres, d'oripeaux, est sans cesse en mouve­ment ; son délire est essentiellement exotique. Heureuse lorsqu'on la flatte, l'amour fait le sujet de toutes ses conversations. Voici un factum qu'elle nous a remis à une de nos visites quotidiennes : 

 

 

ROMANCE CHANTÉE PAR UNE VIEILLE FOLLE.

 

 

Adressée à mon père

Le chef des chefs, il y a vingt ans, pour le distraire

 

Tu ne viens pas

Toi que mon cœur adore

D’amour as-tu

Trays le doux serment

Sur le chemin

Je devance l'alouette

Et chaque soir

Je redis en pleurant

Il ne vient pas

Il ne vient pas

Je devance l'alouette

 

Il y a de la sorte cinq couplets qu'on nous permettra de ne pas reproduire.

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Mme M., est une femme de trente-cinq ans, lingère. Elle est en proie à des hallucinations multiples, de la vue, de l'ouïe… , etc. Elle a vécu six mille ans, elle doit régénérer le monde ; Dieu et la vierge se manifestent à elle ; elle entend la voix de l'enfer qui l'accuse ... Elle nous remit un jour à la visite un volumineux manuscrit de vers qui paraissent être un mélange de souvenirs et d'improvisations. Elle n'y parle que de liberté, monarchie tyrannique, réformation générale universelle, etc… Le tout bien écrit au point de vue graphique manque absolument d'orthographe. Les mots sont écrits comme ils se prononcent. En dehors de son délire, et en fixant fortement son attention, cette femme répond assez sensément aux questions qu'on lui adresse, elle est polie, convenable, s'occupe toute la journée soit à des tra­vaux de couture, soit à de petits ouvrages de perles. Cepen­dant, comment se fait-il qu'on la « fasse passer pour folle, elle la bienfaitrice du genre humain, elle qui a réformé la nature, à qui les pauvres doivent tout, elle qui d'un mot peut suspendre les délibérations du Sénat, changer le sort des Etats ? ... »

 

C'est là un point sur lequel aucun raisonnement n'a de prise.

Voici un spécimen de ses élucubrations poétiques, emprein­tes de la plus profonde démence.

 

RÉFORME UNIVERSELLE

ALLIANCE DES PEUPLES. (1)

 

Mais hélas à quelle âme puis-je me faire entendre

Puisque l'arrêt fatal, arrêt si redoutable

Ordonne par sa loi qu'il ne faut point comprendre

Enfin que pas un cœur ne me soit favorable

De mes tyrans maudits l'honneur est compromis,

Vaincre et mourir il faut sans qu'il me soit permis

De pouvoir éveiller le sommeil léthargique

Dans lequel tout un peuple endormi

Pour ne se réveiller que dans le Paradis

Où mon martyre glorieux leur fait marquer la place ……

 

 (1) Nous avons dû rétablir l'orthographe de ce morceau que sa haute fantaisie rendait impossible à lire. 

 

IV.

 

 

Quelques déments au sein même d'une divagation com­plète s'attachent à une idée principale, la conservent intacte malgré de nombreuses distractions et la puissante division que devraient opérer une foule d'autres idée qui tour à tour, s'emparent de l'esprit. Qu'on nous permette de citer ici un fait bien remarquable. La femme qui fait le sujet de cette observation est une ancienne institutrice, entrée à la Salpêtrière en 1876. Son certificat d'admission portait : « Persé­cutions imaginaires, cabales, hallucinations, etc. » Quelques années après, on voyait arriver rapidement la démence. Malgré cet état, Mme X., écrivait sans cesse, et, chose con­nue du reste, ses écrits ne manifestaient nullement le trou­ble de sa raison. Elle rédigeait dans ses lettres des passages entiers empreints de la plus parfaite lucidité, d'un style faci­le, élégant, parfois même élevé. La nature, c'est-à-dire l'édu­cation, l'instruction, reprenaient en quelque sorte leur droit, leur empire, leur supériorité, l'intelligence comman­dait à la matière. Tel est l'extrait suivant que nous emprun­tons à une des nombreuses lettres qu'elle remettait chaque jour à la visite :

 

 

« …Vous dites, ma chère Anna, n'avoir rien de nouveau à me dire, sinon que la vie est amère. J'en aurais long à vous dire à ce sujet, si le temps me le permettait. Pauvre Anna ! Oui, la vie est amère, d'autres vous diront qu'elle est douce.

 « Demandez au navigateur qui vogue sur la Méditerranée ce qu'il pense de la navigation : il vous dira que la mer est toujours en furie et le pauvre marin bien prêt à périr.

« Consultez celui qui vogue doucement dans les eaux du Cap ou sur les côtes de notre France : il vous dira qu'il ya bien quelques parages où la mer est agitée, mais elle est généralement calme et tranquille.

« Ce n'est pas sans raison qu'on a comparé la vie à une mer orageuse agitée par les passions humaines.

« Chaque âge a les siennes : « A la jeunesse, l'amour, ses enivrements, ses illusions.

« A l'âge mûr, l'amour matériel, réaliste, avec la soif de l'or ou des honneurs.

« A l'âge du déclin, les regrets, les rancunes, les déceptions, les jalousies.

« Où donc le rencontrer, le calme ? Je crois qu'on ne le trouve que dans l'abnégation de soi-même, dans l'amour du prochain qui pleure, qui a froid, qui a faim, en un mot qui souffre.

« Malheur à qui ne sait pas dominer ses passions : il sera battu par la tempête ... » 

 

Mais, hélas ! cette lueur d'intelligence ne dure pas. Mme X. retombe bien vite dans ses idées bizarres, confuses, incohérentes.

 

Il nous serait facile de citer beaucoup de faits de ce genre ; ils abondent dans nos asiles ; mais nous n'abuserons pas plus longtemps de la bienveillante attention de nos lec­teurs. Les exemples précédents choisis parmi les plus caractéristiques, suffisent amplement pour donner une idée de la façon dont les aliénés cultivent la poésie. 

 

 

 

Annales de Psychiatrie et d’hypnologie

dans leurs rapports avec la psychologie et la médecine légale.

Nouvelle Série. 2ème année. Mars 1892

Paris. Bureau des Annales de psychiatrie et d’hypnologie

 

 

Docteur Paul MOREAU (de Tours)

 

 


 


 

 

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