Jean-Pierre BRISSET _ La Force motivante : l'Étymologie 01

Publié le par I.I.R.E.F.L.

 

 

 

Walter REDFERN

Professeur émérite. Université de Reading. Angleterre

 

Brisset.jpg    

Jean-Pierre BRISSET, Le Prince des Penseurs

1837 - 1919

 

 

Lorsque Brisset, encore gamin, remarqua pour la première fois ce qu’il crut être des ressemblances étonnantes entre les grenouilles et les êtres humains, il inaugura le processus de la dérivation régressive, du retour en arrière, qui allait dicter le cours de sa vie de penseur. Les hommes rappellent les grenouilles ; celles-ci prévoient ceux-là. La dérivation (l’étymologie) et la prophétie s’unissent dans une étroite dialectique, un va-et-vient incontournable. Dieu préexista bien entendu à nos ancêtres amphibies, mais comme Il précède (et se maintient à l’arrière-plan de) tout le bataclan, et se refuse à décamper, on peut à juste titre Le mettre en sommeil et Le réveiller plus tard. Pour l’athée, Dieu est d’ailleurs la dérivation régressive la plus tirée par les cheveux qui soit. Brisset est donc un prophète rétrospectif. Il se penche en arrière afin d’expliquer le présent. Comme son monde est centré sur les mots, voire hanté par eux, il me faut commencer par les origines verbales : l’étymologie.

 

L’étymologie est fort évidemment tournée vers le passé. Son point de départ, c’est croire que la perfection ou la vérité (étymologiquement parlant, ‘étymologie’ veut dire ‘signification véritable’) se trouvent dans le passé, et que le présent est le lieu d’une dégénérescence, d’une déviation, ou d’une complication carabinée.1 L’étymologiste fait un retour à la simplicité, à la nature, afin de redécouvrir la pureté, de décaper les concrétions actuelles ou intermédiaires, et d’arriver devant la chose elle-même. Ce faisant, on peut très bien inventer les origines du présent. La créativité peut aller en marche arrière, comme certains bébés lorsqu’ils apprennent à ramper. Elle est l’équivalent verbal à la réaction à retardement cinématique; elle est une seconde chance. ‘C’est étrange’, a  dit un magnat hollywoodien, ‘ce que certains auteurs autent’.2

 

Le chercheur opposé à Brisset est prêt à avouer son ignorance étymologique : ‘Origine inconnue’. Brisset ne se contenterait jamais d’une telle humilité intellectuelle. Anatole Joseph Veyrier, professeur à Angers, étymologiste, et compositeur d’opéras comiques, interviewa un jour Brisset. ‘Pour lui un mot s’expliquait par le son même de ses syllabes.’ Quand Veyrier le mit à l’épreuve en lui proposant le mot ‘Israélite’, Brisset mit dans le mille avec dédain : ‘I (pour il) sra (sera) élite! Il sera l’élite de toutes les nations !’ Après avoit cité des pages très vertes de La Science de Dieu, Veyrier trouve bon d’avertir les lecteurs vulnérables : ‘Il s’y trouve des pages d’un cru à faire rougir les singes. M. Brisset expliquait, de l’air le plus candide et le plus ingénu, les énormités les plus monstrueuses.’ L’homme lui-même, pourtant, semble avoir charmé son interlocuteur : ‘Il supportait la contradiction sans se fâcher, avec une commisération, une pitié manifestes. Imaginez-vous, si possible, Dieu le père consentant à discuter avec un simple élève de petit séminaire. Mais il ne cédait pas un pouce de son terrain.’ Ayant cité La Grande Nouvelle, Veyrier conclut ainsi son interview exclusive ; ‘M. Brisset n’était pas, comme vous pourriez le penser, un fumiste, un mystificateur, un pince-sans-rire, tels Willy et Alphonse Allais ; c’était un convaincu, j’allais dire un apôtre en son genre.’3

 

Le système étymologique brissetien était du genre créatif, comme on dit des comptes fantastiques (comptabilité truquée). Dans La Science de Dieu, tout en jouant sur pagne et campagne, et sautant å vache et à Espagnol, Brisset aboutit par une route tortueuse à ceci : ‘ L’italien spagnollegiare correspond à notre ancien verbe se pagnoler ou espagnoler […] Le verbe espagnoler n’étatit pas mort, il dormait et nous l’avons ressuscité. Il est trop parlant pour ne pas revenir en usage, dans le lieu convenable’ (SD, pp.312-13). Le verbe italien (= ‘se pavaner d’une manière castellane’) existe en effet, mais les verbes français sont de pures inventions. Brisset, qui niait la possibilité même de la néologie, forge ici des mots de son cru, et ce n’est pas la première fois, afin de renforcer ses preuves. Déjà, dans La Grammaire logique de 1883, il se persuadait sans peine que la syllabe mor aide à expliquer les mots soi-disant apparentés qui suivent : ‘Moraliser, diriger l’esprit vers la mort ; morbide, couleur de mort ; morceau, partie d’un tout mort ou détruit ; morceler, partager ce qui est mort ou détruit ; mordant, ce qui peut causer la mort ; morfondre, s’en aller comme mort ; amorcer, disposer pour la mort’ (GL(2), p.148).

Et ainsi de suite : une fois lancé, pas moyen de l’arrêter. Il est à la fois pesamment obstiné et capable de sauts dignes d’un kangourou. Voulant prouver, irréfutablement (mais après tout cela ne prête pas à controverse), que la vie tout entière prit naissance dans l’eau, il trouve des commencements dans le mot ‘origine’ lui-même : ‘Il est amplement démontré que elle ou èle et aile ont une même origine dans les eaux ; origine-èle, original ; origine-ale, originale; origine-eaux, originaux  ; èle=ale=eau et eaux’ (SD, p.249).

 2720946_2ba0_625x1000---copie.jpg

Par-delà ces dérivations inventives, l’hostilité que ressent Brisset envers le latin (qu’on n’enseignait pas dans son école très élémentaire) le propulse vers des étymologies incontestablement fausses, telles que celles-ci qui enjambent trois langues (français, italien, espagnol), de sorte à relier pouce/puce, pollice/pulice, et pulgar/pulga (SD, p.167). En l’occurrence, pouce vient de pollex, et puce de pulex.

 

Cullard met le doigt précisément sur le but idiosyncratique de Brisset : ‘Depuis Von Wartburg, à qui devons le dictionnaire étymologique de la langue française, s’est substituée, à la notion d’étymologie-origine, celle d’étymologie-histoire du mot, à laquelle Brisset eût sans doute préféré celle d’histoire dans le mot’.4 Il est vrai que Brisset concentre le sens à force de condenser passé et présent, de métisser diverses sources, le tout dans le but de dévoiler des généalogies. Les enfants sont curieux de savoir d’où viennent les bébés ; les grandes personnes posent la même question épineuse au sujet des mots et, plus loin, du langage lui-même. Brisset recherche les origines, convaincu qu’elles éclaircissent tout ce qui s’ensuit. Est-ce là oeuvre d’excentrique, de fou ?

 

Comme l’a si bien décrit Pierre Guiraud : ‘Les mots engendrent la fable là où la réalité devrait engendrer les mots : procès linguistique d’une grande généralité et dont il faut bien comprendre qu’il n’est pas l’apanage d’une “pensée sauvage” et pré-scientifique, bien qu’il joue, évidemment, un grand rôle dans la création populaire.’ Guiraud qualifie ce procès de ‘rétro-signification’ ou bien de ‘rétro-motivation’, et par là fournit une bonne description de la stratégie habituelle de Brisset. ‘Alors, croyant penser aux choses, nous ne faisons que raisonner sur les mots’.5La dérivation régressive se trouve en une étroite parenté avec l’étymologie dite ‘populaire’, qui réinterprète avec alacrité les mots, les remotive à force de n’importe quelle entorse ou distorsion, afin d’expliquer le présent par le passé, l’ici par l’ailleurs. Depuis la nuit des temps, des philologues tant amateurs que professionnels (ou les chiens truffiers) déterrent en reniflant des tubercules d’un goût exotique. Ils sont d’une inventivité dingue. C’est là la tradition cratyliste, d’abord instaurée sérioludiquement par Platon : c’est la croyance tenace en un rapport inhérent entre les formes phonique ou graphique des mots et ce qu’ils désignent. Ainsi que l’explique Humpty Dumpty : ‘Mon nom à moi veut dire la forme que j’ai’.6 Et Alice trouve malaisé de le contredire.

 

Le cratylisme porte une forte charge téléologique : les noms sont predestines ; mais il s’écarte rarement de l’esprit ludique, conduit avec un visage de poker ou autre. On pratique l’étymologie ‘populaire’ à tous les niveaux de la société, depuis le déconstructrionniste en bas de l’échelle jusqu’à l’homme de la rue au sommet. De même que beaucoup de gens, en face de l’art non-figuratif, ou fixant des flammes dans une cheminée, superposent des formes familières à la scène amorphe, beaucoup d’autres abhorrent ‘le vide d’un mot sans signification’.7L’étymologie ‘populaire’ est le contraire de la tactique pour la plupart littéraire de la défamiliarisation, parce qu’elle tâche de naturaliser ce qui est étranger. C’est l’étincelle qui saute l’écartement des électrodes, l’abîme apparent entre des mots supposés sans rapport.

 

Les étymologistes ‘populaires’ présument que les coïncidences phoniques ne sont pas des accidents dénués de sens ; par conséquent, le démon de l’analogie met les bouchées doubles. Brisset ne voyaient pas différemment l’univers ou l’histoire humaine. Les linguistes moins snobs, tels que John Orr, reconnaissent que ‘même une étymologie fausse est une association de son et de sens, et donc un fait linguistique’.8 Stephen Ullmann relaie Orr d’une façon semblablement non-puriste : ‘Que l’erreur initiale fût un contresens ou une simple calembourde, elle avait ses racines dans une association purement synchronique avec un mot d’un son ou d’un sens similaires, ou les deux. Le terme d’ ‘étymologie associative’ que propose le professeur Orr décrit fort bien le mécanisme de ce procédé’.9 Brisset lui-même élève les calembourdes à la hauteur d’un véritable art.

20_Colorful_Frogs_Wallpapers_HQ__1600_X_1200__www.HQPicture.jpg

L’erreur vaincra, O.K.? Il s’agit d’un détournement linguistique. Comme les contes populaires, l’étymologie populaire telle que la pratique Brisset crée une fable à partir d’un mot réanalysé. C’est là une impulsion mythifiante qui foisonne visiblement dans diverses sortes de discours et de mentalités. Brisset, est-il tellement sonné, alors ? Cette reconstruction par moyen de la manipulation des sous-parties fait penser à l’adhocisme, c’est-à-dire au recyclage, la récupération, l’hybridation : on est tous des cannibales. Pour le moins, cette sorte d’étymologie fait honneur au langage en le tenant pour détenteur de riches épaisseurs et d’être saturé de signifiance. Alors que l’étymologiste orthodoxe dresse la liste des significations des mots qui évoluent à travers des siècles, l’étymologiste calembourant tel que Brisset les fait coexister, ainsi que c’est le cas en réalité. N’importe quel mot sécrète des sens varies ; il est donc composite, polysémique, stratifié.

 

Brisset s’est vu devancer par maint chercheur dans la tradition de ce qu’Eco qualifie de ‘furor étymologique’. Par exemple, Isidore de Séville qui maintient que agnus veut dire agneau ‘parce qu’il reconnaît [agnoscit] sa mère’.10 Eco distingue l’étymologie régressive, qui cherche à démontrer que la langue maternelle est reliée harmonieusement à la nature des choses, de l’étymologie prospective, qui projette les mots hébreux en avant afin de montrer comment ils se sont transmis tout en se transformant dans les mots d’autres langues. Comme le fait remarquer Lecercle, ‘Isidore de Séville, comme Brisset, offre des variantes telles que cette explication des abeilles, apes. On les appellerait ainsi ou bien parce qu’elles se tiennent réciproquement par les pattes, ou bien, peut-être qu’elles n’ont pas de pattes : ‘A(DLIGANT SE) PE(DIBU)S, ou bien : A (=sine) PE(DIBU)S’. Cet exemple passablement contradictoire est un anagramme manifestement sélectif ; on pourrait prouver n’importe quoi par cette méthode. Lecercle a raison de trouver justifiable sa réunion d’Isidore et de Brisset, car, tout comme ce grand théologien et encyclopédiste médiéval, ‘en proie à ses illusions, Brisset croit vraiment qu’il dit la vérité sur le monde, l’homme, Dieu, et le cosmos’.11

 

Un autre penseur à l’échelle globale mais habité en même temps par l’esprit de clocher, Goropius Becanus (Jan van Gorp), dans ses Origenes Antwerpianae de 1569, se met d’accord avec tous ceux qui croient à l’inspiration divine du langage originel, avec son rapport motivé et non-arbitraire entre les mots et les choses. Selon lui, il n’y avait qu’une seule langue où existait à un degré suprême cette concordance motivée: cette langue était le néerlandais, et en particulier le dialecte d’Anvers’. Goropius produisit une série d’hypothèses qui égalaient celles d’Isidore prenant ses désirs pour la réalité. Celles de Goropius recevaient plus tard le nom de ‘bécanismes’ ou ‘goropismes’.12

 

L’écrivain anglais John Horne Tooke, dans The Diversions of Purley (1780-1805), prétendit que des mots aussi différents les uns des autres que ‘shit’, ‘shot’, ‘shut’, ‘skittish’, écot, schiatta, esquisse’, etc., ont tous le même sens. Il disait que ‘le langage ne saurait mentir’, — c’est le même credo que celui de Brisset.13 Jusqu’à ce que Sir William James (en 1786) ait introduit en Europe l’étude du sanscrit, les philologues s’étaient toujours fiés aux ressemblances superficielles entre les mots. Les textes des Diversions, comme ceux de Brisset, sont tantôt érudits, tantôt excentriques ; ils sont aussi remplis de griefs sur la persécution qu’a subie l’auteur. Il y a un indéniable élément de militance politique dans l’étymologie que pratiquait Tooke, car il s’agit vraiment d’action politique que de résister à la doxa régnante et de produire des contre-versions des faits. Ses théories étaient en fait des représailles. ‘Ses étymologies ne tenaient aucun compte des bases de la pensée conservatrice: la distinction faite entre les langages vulgaire et raffiné, les soi-disant limites de la langue primitive, et la pauvreté des possibilités intellectuelles de la langue vernaculaire’.14 A cet égard aussi, il fait penser à Brisset, comme dans son hostilité à la minimisation de la langue parlée, qui, selon Brisset et Tooke, est aussi précieuse que la langue écrite. Samuel Johnson, qui avait auparavant recommandé qu’on mît Tooke au pilori pour avoir critiqué le gouvernement pendant la crise américaine, finit par admettre qu’il désirait insérer plusieurs des dérivations de Tooke dans une nouvelle édition de son propre dictionnaire.15 Par contre, on accuse parfois Tooke le radical d’avoir retardé le développement d’une méthode étymologique plus ‘scientifique’.

 

‘Le mot arabe que l’on traduit par “étymologie”, istiqaq’, veut dire littéralement “fissure”.’16 Nous pouvons tous dégringoler dans cette crevasse-là. Un des premiers penseurs du vingtième siècle à être fasciné par Brisset, Michel Foucault, était évidemment prédisposé à suivre jusqu’à un certain point la même voie. Dans son Archéologie du savoir, Foucault parle de son désir de mélanger les racines d’ ‘archive’ et d’ ‘archéologie’ (qui sont en l’occurrence distinctes) et propose que ‘le droit des mots — qui ne coïncide pas avec celui des philologues — autorise donc à donner à toutes ces recherches le titre d’ archéologie’.17 Lorsqu’il se tourne vers Brisset, il cite un exemple typique : ‘ “en société”: “en ce eau sieds-te” (sieds-toi en cette eau), et il commente : ‘On est à l’opposé du procédé qui consiste à chercher une même racine pour plusieurs mots ; il s’agit, pour une unité actuelle, de voir proliférer les états antérieurs qui sont venus cristalliser en elle’.18 C’est sans doute les tendances anarchisantes des proliférations brissetiennes qui ont attiré Foucault vers lui.

 

Faisant fond de l’enthousiasme de Foucault, Lecercle declare : ‘Le délire de Brisset ne réside pas dans sa foi en l’étymologie mais dans sa pratique de l’analyse excessive parce que multiple. Le même mot, la même expression sont analysés par lui […] non pas une mais plusieurs fois et chaque nouvelle analyse donne des résultats’.19 Lecercle rapporte la séquence maintes fois citée de La Science de Dieu (pp.68-9) :

Awesomely-Photoshopped-007

 

Les dents, la bouche.

Les dents la bouchent.

L’aidant la bouche.

L’aide en la bouche.

Laides en la bouche.

Laid en la bouche.

Lait dans la bouche.

L’est dam le à bouche.

Les dents-là bouche. (SD, p.146).

 

Brisset passe alors à cette glose ingénieuse sur les permutations du même son ci-dessus, qui anticipent sur les holorimes à répétition, ces mitrailleuses verbales, exploitées par Marcel Duchamp et Robert Desnos :

 

Les dents bouchent l’entrée de la bouche et la bouche aide et contribue à cette fermeture : Les dents la bouche, l’aidant la bouche. Les dents sont l’aide, le soutien en la bouche, et elles sont aussi trop souvent laides en la bouche. D’autres fois, c’est un lait : elles sont blanches comme du lait dans la bouche. L’est dam le à bouche se doit comprendre : il est un dam, mal ou dommage, ici à la bouche ; ou tout simplement : J’ai mal aux dents. On voit en même temps que le premier dam (dã) a une dent pour origine. Les dents-là bouche vaut : bouche ou cache ces deux-là, ferme la bouche’ (SD, pp.146-7).

 

‘Vaut’ = équivaut à…, ou peut être forcé de signifier. Brisset passe sans tarder de l’irréprochable au forcé, pour finir par la réécriture désinvolte de la syntaxe même. Pour Lecercle, ‘chaque nouvelle version appelle sa glose — un récit émerge, peut-être même l’ébauche d’un dialogue, car parfois les phrases semblent s’interpeller et se répondre’ (p.69). Ce qui excite Lecercle, c’est que ‘l’analyse fait violence au langage’ (ibid.) (Je dirais que de même Barthes, pour sa part, fait jouir le texte). L’étymologie brissetienne est ‘un acte de méprise créateur’ (Lecercle, p.205)

 

Lecercle, qui dans une dédicace de son livre s’est décrit comme un linguiste/chiffonnier, fait tout un plat de ce qu’il nomme ‘le reste’: ‘Ce côté sombre du langage se laisse percevoir dans les textes du nonsense ou de la poésie, […] dans le délire des logophiles ou des malades mentaux’ (p.7). Dans les mathématiques, bien entendu, le reste est la partie récalcitrante de n’importe quelle opération. Pour Lecercle, qui dresse les zozores en entendant les sons baroques de Brisset, ‘l’expérience d’une rencontre avec le reste en action est profondément jubilatoire, presque érotique’ (p.200). Le reste est ‘le lieu de l’analyse excessive et de la fausse synthèse’ (p.67). Et ‘le reste est le royaume des monstres de langue — des fausses unités et des constructions illicites’ (ibid.) Excès, surplus sont des termes-clés brissetiens: il est escaladeur-né. ‘Il y a vraiment surabondance’ (PA, p.206). Le reste, en général, selon Lecercle, se voit écarter ou traiter à la hâte par les grammairiens scientifiques comme lieu ‘des exceptions’ (p.27).

 

(à suivre)

 

 Notes

 

Abréviations:

SD: La Science de Dieu (Paris: Tchou, 1970).

GL(2): La Grammaire logique (Paris: Baudoin, 1980).

PA: Les Prophéties accomplies (Paris: Leroux, 1906).

 

1.        Dans ‘La Preuve par l’étymologie’, Jean Paulhan observe que le mot étymologie [voyez aussi le nom de Norman Mailer: Advertisements for Myself] sert de sa propre réclame. Oeuvres complètes (Paris: Cercle du livre précieux, 1966-70), tome iii, p.12.

2.        Cité par Louise Pound, ‘Then and Now’, PMLA, 71 (1956), p.11.

3.        Anatole Joseph Veyrier, ‘Fantaisies sur l’étymologie’, Revue de l’Anjou, 49 (1904), p.372.

4.        Philippe Cullard, ‘Un Paraphrène au XIXe siècle:

      J.-P. Brisset, “Prince des Penseurs”’. Thèse, Faculté de Médecine (Strasbourg, 1980), p.114.

5.        Pierre Guiraud, ‘Etymologie et ethymologia (Motivation et rémotivation)’, Poétique, 11 (1972), p.406.

6.        Lewis Carroll, The Annotated Alice. Ed M.Gardner (Harmondsworth: Penguin, 1978), p.263.

7.        A, Smythe Palmer, Folk-Etymology (Londres: Bell, 1882), p.xiv.

8.        John Orr, Three Studies in Homonymics (Edimbourg: Edinburgh University Press, 1962), p.42.

9.        Stephen Ullmann, Language and Style (Oxford: Blackwell, 1964, p.35. Ullmann se réfère à John Orr, Words and Sounds in English and French (Oxford: Blackwell, 1953),  p.96.

10.   Umberto Eco. The Search for the Perfect Language (Oxford: Blackwell, 1995), pp.80-1.

11.   Jean-Jacques Lecercle, La Violence du langage. Tr. Michèle Garlati (Paris: PUF, 1996), pp.196, 195.

12.   Eco, Search for the Perfect Language, p.96. Il me faut ajouter que, fantaisiste philologique, Goropius sut néanmoins déterrer la fausse érudition d’autres chercheurs.

13.   John Horne Tooke, The Diversions of Purley. Ed. R.C.Alston (Manston: Scolar, 1968), tome ii, pp.138-40, 140.

14.   Olivia Smith, The Politics of Language (Oxford: Clarendon, 1984), pp.115, 123.

15.   Minnie Clare Yarborough, John Horne Tooke (New York: Columbia University Press, 1926), pp.103-4.

16.   Kees Verstegh, ‘La “grande étymologie” d’Ibn Ginni’, in La Linguistique fantastique. Eds. S. Arnoux et al. (Paris: Joseph Clims/Denoël, 1985), p.45.

17.   Michel Foucault, L’Archéologie du savoir (Paris: Gallimard, 1969), p.173. Dans un autre texte, il parle en toute franchise des ‘droits ludiques de l’étymologie’. Voir ‘Sur l’archéologie des sciences: Réponse au Cercle d’épistémologie’, in Dits et écrits (Paris: Gallimard, 1994), tome 1, p.78.

18.   Michel Foucault, (‘7 Propos sur le septième ange’. Préface à Brisset, La Science de Dieu, p.ix.

19.   Lecercle, La Violence du langage, pp.68-9. Les références ultérieures à ce texte se trouvent entre parenthèses après les citations.

 

Walter REDFERN. Université de Reading

© Tous droits réservés Walter Redfern 

Publié dans BRISSET - Jean-Pierre

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article